dimanche, octobre 22, 2017

Exposition : Lorsque la lumière effleure…

Affiche de l'exposition
"Reliefs de lumières, douceur et déchirement, fleurs ou abstractions, formes inspirées et inspirantes. Roches et éclats de verre où la lumière ruisselle. La lumière danse sur la toile, elle voyage et nous entraine dans son sillon. On suit les veines de mortier pour noyer notre regard dans l'ombre d'une fleur. Puis on
s'émerveille de cette alchimie qui transforme le grès en onyx, le verre en opale. Des fils gris argent où la lumière s'accroche, dessinent les crêtes d'un océan blanc.  
Projetée ou ambiante, la lumière est matière. C'est par des effleurements de lumière que MEHEL dessine l'espace de ses œuvres. C'est une invitation au voyage sensoriel à travers des paysages minéraux et des canevas de blanc."
N.M. 

Le Professeur Norman Cornett, Commissaire d'exposition, présentera deux ateliers dialogiques. Ces ateliers permettront de saisir toute la complexité et la profondeur des œuvres de l’artiste. Le premier atelier Dialogue avec les œuvres  est prévu le samedi 28 octobre de 11 h à 13 h. Le second atelier Dialogue avec l’artiste, le dimanche 29 octobre  de 14 h à 16 h.

MEHEL a reçu plusieurs distinctions lors de ses expositions : Médaille d’or en 2005 et Médaille d’argent et de bronze en 2006 par le Levant au Musée St Laurent des Maîtres et Artisans. Elle a exposé à Tokyo, Alger, Paris,
Boston, Tunis et Montréal. Certaines de ses œuvres font parties de collections de particuliers et d’entreprises à Alger, Florence, Paris, Tokyo et Montréal.

Lieu : Galerie ERGA, 6394, Boul. St_Laurent, Montréal.
Quand ? du 19 au 30 octobre 2017. 
Pour info : 514-834-5823 ou info@mehel.ca

dimanche, août 06, 2017

Le professeur Omar Aktouf au Quotidien d'Oran : en finir avec la pensée magique néolibérale

Omar Aktouf



Omar Aktouf, professeur titulaire à HEC Montréal, revient dans cet entretien exclusif accordé au Quotidien d'Oran (1) sur les derniers événements en Algérie notamment sur le nouveau gouvernement de M. Abdelmadjid Tebboune qui entend séparer l'argent de la politique.

Le Quotidien d'Oran : Lors de votre dernière conférence animée à Alger, vous avez affirmé qu'en matière de choix économique, «l'Algérie n'est toujours pas dans la bonne voie». Pouvez-vous être plus explicite sur ce point d'autant plus que vous rejetez le modèle néolibéral à l'américaine et que vous préconisez, en parallèle, une solution dite «locale» ?

Omar Aktouf : avant toute chose, j'aimerais remercier le plus vivement du monde votre journal et son équipe éditoriale pour la place qui est si aimablement donnée à la «vulgarisation» de mon travail intellectuel, à travers les contributions du Pr Amokrane. Ensuite je tiens à souligner que je fais ici exception (exclusive) à ma décision de ne plus donner d'interview aux médias algériens, en partie en guise de «remerciements» et en partie en raison des heures graves que traverse notre pays depuis la mise en place de la nouvelle équipe dirigeante sous la houlette de M. Abdelmadjid Tebboune.

Pour répondre à votre question, je dirai que, effectivement, l'Algérie n'est pas plus sur une meilleure - encore moins la bonne - voie de politiques économiques. En fait je ne vois aucune période durant laquelle notre pays aurait été, ne serait-ce que proche d'une quelconque voie économique saine et claire, à part sans doute, une partie des années 1965-1975 où il y avait tout de même un clair début de mise en place de conditions de «développement autocentré».

C'est-à-dire : énormes efforts de formation de compétences algériennes dans tous les domaines, mise en place de biens d'équipements destinés à valoriser nos ressources, à aller vers une forme d'autosuffisance progressive… à part cela, et depuis, je n'ai vu que navigation à vue sans cap ni direction. Pomper le pétrole et le gaz, vendre et acheter tout de l'étranger sont restés les seules «politiques économiques» algériennes. Et cela continue ! Une voie plus logique serait de tirer les leçons des errements commis jusque-là et d'en induire les bonnes choses à faire. Ainsi, il n'est pas difficile d'admettre que la voie néolibérale suivie depuis la fin des années 1970 est une grave impasse. Dès lors, il est clair que le premier pas le plus logique serait de rompre avec cette voie. Ce qui signifie, pour aller au plus évident, cesser de croire que «le marché» est le bon et unique mécanisme de régulation économique ; cesser de croire que l'État et les fonctionnaires des services publics ne sont que des dévoreurs de budgets inutiles, voire de néfastes bureaucrates ; cesser de croire que les services publics et sociaux ne sont que «dépenses».

En bref, en finir avec cette pensée magique néolibérale qui met tous les bienfaits du côté du «bon privé», et tous les maux du côté du «mauvais État gaspilleur». Par ailleurs, je dis que nous sommes sur la mauvaise voie du fait que nos dirigeants rechignent à voir que le mode occidental-nanti lui-même n'arrive pas à se sortir des effets de la crise de 2008. Il ne faut donc surtout pas, encore et encore, recourir à des méthodes néolibérales pour guérir des problèmes néolibéraux. La «solution locale » consisterait à faire, par exemple, comme l'Allemagne ou le Japon qui, «à tout problème allemand ou japonais recherchent une solution allemande ou japonaise». Et aussi, aller d'urgence vers ce qu'on appelle le «développement autocentré» (un peu ce qu'ont fait la Corée du sud, la Malaisie, aujourd'hui la Chine…), c'est-à-dire valoriser ses propres ressources et compter d'abord sur ses propres compétences incluant la – fort nombreuse et fort compétente- diaspora.

Q.O : Actualité oblige, vous semblez donner du crédit à la nouvelle équipe gouvernementale ou du moins vous lui concédez qu'elle «reconnaît la gravité de la situation». Au-delà du constat établi qu'on ne peut occulter, quelles sont, selon vous, les priorités de l'heure. Par quoi devrait commencer le gouvernement pour relancer l'économie ou arrêter l'hémorragie ?

O.A. : Je confirme, en effet, mon appui à la volonté de la nouvelle équipe gouvernementale de songer à «nettoyer les écuries d'Augias», et à tracer des lignes claires - je l'espère - entre monde de l'argent et monde politique. Nul n'ignore en Algérie à quel point il y existe des fortunes privées, et sans doute des plus colossales, aux origines plus que «suspectes» et aux agissements plus que répréhensibles – ce dont les médias donnent déjà certains aspects éminemment inquiétants. Cela ressemble beaucoup à ce que je préconise depuis des années : la restauration d'un État algérien fort, un État de droit qui donne l'exemple et qui montre qu'il est capable d'aller chercher l'argent là où il se trouve pour arriver à couvrir les très gros manques à gagner vers lesquels nous nous dirigeons avec la baisse drastique de la rente pétrolière.

Cette volonté de mettre un frein à de trop faciles pratiques d'enrichissements scandaleusement basées sur des subventions publiques, sur des «prêts» transformés en fonds perdus, sur le non-paiement de ce qui est dû à l'État… n'a à mon avis que trop tardé à se manifester. Tenter également d'aller chercher et rendre visible la titanesque réserve de fonds que constitue le secteur dit «informel» est également une initiative que je ne peux qu'approuver. Reste cependant la grande question du «comment» et du «jusqu'où». Il serait des plus désastreux que tout ce «tapage» se transforme en velléités sans suite, ou en petites «mesurettes» cosmétiques.

Après de telles annonces et de telles désignations de pratiques hautement inadmissibles, le présent gouvernement ne pourra se contenter de simples «effets d'annonces». La méthode devra être déterminée, ferme, transparente, rapide, aux effets rapidement visibles, et la démarche devra aller vraiment «au fond des choses». Tout devra être «mis sur la table», sans passe-droits ni exceptions : il en va de la crédibilité et de la légitimité des pouvoirs publics. Tout échec ou recul, ou «exception» serait fatal pour le peu qui reste de confiance en nos institutions ! Reste la délicate question de «l'informel». De mon expérience au niveau international, je n'ai jamais vu de cas où l'argent informel ait été «sorti» par la force, rarement, ou fort peu par la «séduction» (genre amnisties fiscales). Il faudrait des mesures «indirectes» du genre de celles adoptées par exemple par le Brésil en décentralisant la gestion et le vote des budgets de projets, jusqu'aux niveaux des citadins de quartiers, ce qui eut pour effet de faire émerger peu à peu l'argent invisible par la force de ceux-là mêmes qui lui permettent d'exister : les citoyens de base. Ou encore, et par ailleurs, comme l'Argentine lors de la crise de 2000, ou la Corée du sud lors de celle de 98, recourir à des mesures de contrôle des mouvements de capitaux.

On peut regarder aussi d'autres exemples de «remise au pas» de l'économie dont on peut s'inspirer et se conforter : l'Angleterre qui renationalise des secteurs entiers (chemins de fer, santé, éducation, postes…) privatisés lors des folies de l'ère Thatcher ; l'Islande qui a étatisé tout son système financier en jetant en prison nombre de banquiers après la crise de 2008 ; la Suisse (!) qui vote des lois obligeant les patrons à laisser fixer leurs salaires par les assemblées générales d'actionnaires, et qui enlève aux banques privées les droits d'émission de monnaie ; la Russie de Poutine qui a en moins de 15 ans remis le pays sur le chemin de la puissance avec une radicale lutte à la haute corruption d'oligarques érigés sous Eltsine. Voilà des exemples d'actions par lesquelles notre gouvernement pourrait débuter pour stopper l'hémorragie. Quant à la «relance», cela est un autre problème, autrement plus vaste et plus complexe. La planète entière est en «crise», il n'y aura, de fait, de «relance» nulle part sur cette planète que s'il y a «décroissance» ailleurs (ce que l'on peut provoquer par les invasions, les guerres, les conflits locaux…). La lutte pour la reprise devra désormais se faire sur deux fronts : celui de la redistribution locale-nationale de ce que le pays peut encore donner, et celui de la redistribution à l'échelle mondiale de ce que la planète peut encore donner. Et surtout s'en contenter et cesser de croire, comme des gamins qui veulent le plus de chocolat possible, que notre Terre peut faire de tout un chacun un Bill Gates !

Q.O. : Vous citez la Malaisie qui a refusé le programme proposé par le FMI, réussissant, après plusieurs années de crise, à retrouver le chemin du développement, il y a aussi le cas de la Bolivie, mais on ne cesse de suggérer que l'Algérie se dirige inéluctablement vers l'endettement extérieur, les notes du FMI faisant foi. A votre avis, l'Algérie peut-elle se soustraire à cette éventualité ?

O.A. :Le cas de la Malaisie est un cas d'école, mais il y en a bien d'autres plus ou moins semblables, comme la Corée du sud, l'Indonésie, la Chine… qui ont en commun d'avoir misé avant tout sur des politiques de développement autocentrés, ce dont j'ai parlé plus haut. Si on veut aller vers un vrai développement «durable», et non vers la confusion de naissance de nouvelles classes de riches avec croissance, nous n'avons aucun autre choix que de «canaliser» (ce qu'ont fait la Corée du sud et la Malaisie) l'action économique privée à l'intérieur de plans de développement nationaux successifs. Cela tout en s'assurant que tout ce que fait le secteur privé demeure intraverti, paye son dû à l'État, contribue à l'amélioration des conditions citoyennes et environnementales autour de leurs installations…

Ainsi le modèle d'affaires le plus prisé est celui qui consiste à mettre, en plus d'être intégré aux plans nationaux, dans l'amélioration des conditions environnantes des sommes proportionnelles à l'enrichissement personnel. Mais pour cela il est absolument indispensable d'éloigner le monde de «l'argent égoïste» des décisions politiques, et même de toutes instances dédiées à promulguer ou élaborer des lois.

Pour ce qui est à présent de l'endettement extérieur, il convient de comprendre que toutes les officines du genre FMI ne décernent satisfécits et reproches aux divers pays qu'en fonction de leur degré d'adhésion aveugle au catéchisme néolibéral. Lequel catéchisme est là pour assurer la pérennité de la domination et de la richesse des pays dominants et riches : il ne faut surtout pas se faire d'illusion à ce sujet. Ensuite il convient de savoir que le recours à l'endettement extérieur en soi n'est pas forcément condamnable. Ce qui peut l'être c'est l'usage qu'on en fait. Personnellement, je ne demande pas mieux que notre pays se passe d'emprunts extérieurs. Il y a eu une époque où, profitant des sommets des prix pétroliers, on aurait pu se donner un immense «effet de levier» en ajoutant à la manne de réserves accumulée, des emprunts à conditions historiquement favorables, et en profiter pour reprendre l'élan de développement autocentré dont je parle plus haut, et y ajouter (ce que j'ai dit à plusieurs reprises) un effort de revalorisation de l'agriculture (pendant, ce qui est inadmissible, que des opérateurs étrangers continuent à avoir la main haute sur la machinerie agricole), notamment des Hauts-plateaux ; de mise à niveau de nos infrastructures ultra-désuètes depuis les ports jusqu'à l'internet en passant par les banques ; de nos calamiteux systèmes d'éducation, de santé…

Mais hélas, nous avons manqué le bateau en croyant que ces réserves seraient éternelles, et que les prix des hydrocarbures seraient indéfiniment à la hausse. Hélas, on voit que, entre autres, les USA se montrent prêts à sacrifier climat global, santé de leurs citoyens, qualité de leur environnement… pour maintenir, avec l'exploitation à vaste échelle des huiles et gaz de schiste, la tendance à la baisse des prix pétroliers. Ce qui arrange du même coup – sur le court-terme- leur désir de stabilité sociale chez eux, tout en enfonçant les pays / régimes qu'ils considèrent comme «adverses» ou contraires à leurs intérêts : le Venezuela, l'Iran, la Russie… Or tout cela a contribué à faire fondre à vitesse grand «V» toutes nos réserves, donnant du même coup au FMI et autres l'occasion de nous tancer et nous diriger vers de nouveaux endettements.

Quand on constate que nos revenus gaz-pétrole dégringolent de près de 70% et que nous n'arrivons -jusque-là- à baisser la facture des importations que d'un malingre 11%... on voit bien se poindre le spectre de la pure et simple banqueroute ! Si on ajoute à cela l'énorme difficulté – et l'absence de méthode visible- pour faire sortir et canaliser l'argent informel, combinée à l'espèce de «valse-hésitation» que semble danser le nouveau pouvoir vis-à-vis des puissances d'argent nationaux (que signifie cette réunion à huis-clos, dite «tripartite» du 30 juillet, où gouvernement et «oligarques» semblent s'être donné des gages de continuité de leurs beaux jours réciproques ?), je vois difficilement comment, et combien de temps, on pourra se passer du recours à l'endettement extérieur. Bien entendu, et je suis l'un des premiers à l'avoir déconseillé, je ne le souhaite pas, tant j'appréhende la dureté des conditions auxquelles on nous prêtera. Mais quelle est l'alternative, si, comme je le crains au vu du fil des évènements récents, l'annonce «d'aller chercher l'argent là où il est» ne reste qu'annonce ?

Q.O. : Tebboune a professé sa doctrine de séparer le monde de la politique des milieux d'affaires. Pensez-vous une chose pareille dans le domaine du possible connaissant l'accointance de l'argent avec les cercles des prises du pouvoir ?

O.A. : Voilà une «doctrine» que je ne peux qu'applaudir. Mais, malheureusement, il peut y avoir de grosses distances entre «doctrine» et «faits réels». Or en guise de faits réels, ce que l'on observe ces jours-ci, c'est quelque chose qui ressemble plus à une amorce de recul face aux forces de l'argent, que de sérieuse mise en pratique de ce qu'implique cette doctrine. Non seulement on invite encore et encore, ces mêmes forces à s'asseoir à la table des décisions avec cette surprenante «réunion tripartite» dite de discussion à huis clos «autour d'un café», mais on en annonce une autre pour septembre ! Tout cela prend déjà, hélas, des allures de «un pas en avant et deux en arrière». Comment et pourquoi, aussitôt après avoir littéralement accusé certaines «grosses pointures» des fortunes privées algériennes de pratiques hautement délictueuses d'accaparements – piratages de l'argent du peuple, et d'incroyables détournements-fructifications de subventions publiques, inviter ces mêmes «pointures» à «un thé-café tripartite» tenu strictement «entre soi» !?

Puis en annoncer un autre pour la rentrée ? Ce sont là exactement les mêmes façons d'agir que l'on reprochait au gouvernement précédent, non ? Tout cela flaire le recul et le magouillage sordide entre forces qui ont besoin les unes des autres sous conditions de certains «équilibres»… Les poules ne peuvent inviter les renards à discuter des façons dont ils vont coexister ! Donc ma réponse sera limpide et catégorique : à voir évoluer les choses depuis la (tout de même très récente) annonce de mise au pas des «oligarques» qui outrepassent certaines limites, je ne vois rien, strictement rien, qui puisse montrer que le présent pouvoir a vraiment l'intention –ou la capacité- de passer des paroles aux actes. Je mettrais peut-être un petit bémol : devant l'opacité et le secret entretenus autour de la surprenante «réunion tripartite» de ce dimanche, je veux bien avoir le naïf optimisme de croire encore que, devant tant de dures mises en causes publiques, il y aura tout de même quelques apparences de «mises au pas», ne serait-ce que pour amuser la galerie. Autrement dit, tous les évènements récents montrent que soit tout cela n'a été que théâtre, soit que les accointances entre les forces concernées sont au-delà de toute capacité réelles de s'y attaquer.

Q.O : L'épisode Haddad laisse supposer une nouvelle approche dans la gestion de l'argent public et des affaires, remettant du coup en cause le nouveau modèle économique lancé par Sellal et les dérives qui s'en sont suivies. Est-ce la fin de la mafia politico-financière ?

O.A. : Je ferais ici la même analyse que celle que je fais pour la question précédente. Tout d'abord, aucune nouvelle approche de gestion des fonds publics ne m'est apparue, en tous cas clairement définie dans ses méthodes, procédures, finalités, délais, modalités, acteurs, objets… Ensuite, je ne vois absolument rien de «nouveau» dans le fameux «modèle» annoncé et repris à hue et à dia ! Je n'y ai vu que vagues considérations sur de banales questions de «mises à niveau» fiscales, de vœux de rompre avec le modèle de la rente, d'aller vers une économie plus diversifiée… qu'y a-t-il là de nouveau, sinon un superficiel aménagement des sempiternelles modalités et pratiques néolibérales ? Une chose n'est «nouvelle» que si elle remet en question ses propres fondements, pas si elle se contente de changer de vernis ! Peut-être ai-je tort, mais je ne vois dans ce que vous appelez «dérives» que «consolidation», ou «officialisation» ou «exagération» de pratiques préexistantes. Décidément, hélas, rien ne montre que ce que vous dénommez la «mafia politico-financière» soit en danger, à voir la façon dont les choses évoluent actuellement en tous cas.

Q.O. : L'Algérie a connu plusieurs expériences malheureuses dans la relance économique, l'épisode des unités de montage de voitures en est un, pourriez-vous nous dire les causes et les conséquences de telles erreurs de casting et de programmation à moyen et long termes ?

O.A. : Oui, il est incroyable de voir à quel point nos dirigeants semblent ne pas voir, et encore moins tirer les leçons des erreurs commises. Ce dont vous parlez est le énième épisode d'une saga qui s'étale sur des décennies ! On ne compte plus les tentatives avortées de mise en place d'industries de montage automobile. Si les conséquences sont évidentes en termes de temps perdu, de colossales sommes perdues et / ou détournées, de pertes de capital confiance de la part des éventuels partenaires étrangers… les «causes» elles, demeurent opaques. On ne peut, à moins d'être dans les premiers cercles du pouvoir, que se livrer à de multiples conjectures. Conjectures qui néanmoins, conservent des constantes purement algéro-algériennes : incompétences, gabegies, appâts du gain facile, détournements, recours à des «lessiveuses» d'argent douteux. À moyen et long termes, il est clair que nous serons – si ce n'est déjà fait- dépassés, largement dépassés, par ce que font en ce domaine des pays comme le Maroc, pour ne citer que cet exemple. Quand on pense qu'à l'indépendance nous avions déjà de fort efficaces usines de montages Renault, Berliet… on ne peut que pleurer de rage plus de cinquante ans après !

Q.O. : Le gouvernement a instauré des licences pour l'importation de nombreux produits. Pensez-vous qu'il s'agit d'une bonne décision pour l'économie algérienne ?

O.A. : Si vous faites allusion à l'instauration de licences visant à limiter l'anarchie dans les importations tous azimuts, cela aurait dû être fait depuis bien longtemps. Bien entendu, je considère que toute mesure de ce genre est en soi une bonne chose. Il faut cependant ajouter que se posera le problème inévitable de la «substitution». Comment et par quoi va-t-on compenser l'absence des importations visées ? En amont, il y a la kyrielle d'intrants indispensables à toutes sortes de productions nationales qu'il faut absolument continuer à importer ; en aval, il y a la non moins énorme kyrielle de produits de première nécessité que nous importons et dont on ne peut se passer, à commencer par la poudre de lait. Pour que de telles mesures donnent les effets escomptés, il aurait fallu, il y a bien longtemps, avoir songé à la mise en place de capacités de «compensation-substitution» préalables. Ce qui n'existe hélas pas, sinon en des proportions largement inférieures à ce qui sera nécessaire. Et en bout de ligne, le risque d'en arriver à priver les Algériens de produits et services indispensables et essentiels ne pourra, en toute logique, que conduire à une forme ou une autre d'explosion généralisée de la rue. Qui sait alors où cela mènerait le pays, sachant déjà l'ampleur des rancœurs accumulées contre «oligarques» indécemment riches, et gens du pouvoir, non moins aisés et complices «objectifs» ?

Q.O. : Plus que jamais l'économie nationale est basée sur la rente. Elle est aux mains d'une vingtaine de noms qu'on retrouve dans tous les domaines d'activité, bien installés et prioritaires dans l'octroi des marchés publics. Croyez-vous possible un retournement de situation et des poursuites judiciaires à tous les niveaux de décision ou n'est-ce que de la poudre aux yeux pour amuser les Algériens ?

O.A. : Je ne peux ici que reprendre nombre de considérations que j'ai développées plus haut. L'imbrication, sans généraliser à outrance, entre intérêts des cercles du pouvoir politique et ceux des cercles de «faiseurs d'argent», est telle, et tellement «verrouillée» autour de familles et personnages bien délimités, que tout retour en arrière, ou tout réel changement ne pourrait se faire que dans l'affrontement, le rapport de force et la mise au pas radicale. Une action courageuse et à grande échelle à la Poutine reste l'incontournable recours. Sinon, et je le répète, il semble qu'on en voit bien des signes, tout cela ne semble déjà et finalement que de l'effet d'annonce allant vers une triste forme d'amusement du peuple. Où sont les institutions et les «gens de pouvoirs» suffisamment propres, intègres, forts, déterminés, désintéressés… non impliquées eux-mêmes dans de douteuses affaires, pour conduire de telles actions ? Pour les mener de façon crédible et avec l'appui populaire jusqu'au bout de leurs objectifs ? On ne cesse de répéter de-ci de-là que «heureusement qu'il y a ces nouveaux riches privés, qui eux, crée de l'emploi, de la richesse…». Tout en y ajoutant des tonnes de balivernes du catéchisme néolibéral – y compris à travers des livres dits «savants» publiés à grand bruit- encensant les providentiels «patrons-leaders-visionnaires». Toute cette «métaphysique patronale» devient lassante – sinon criminellement dangereuse- et, à la limite, une sorte de mantra soigneusement entretenu entre rentiers et parasites de rentiers. Ce faisant, on berne le bon peuple d'une part, et d'autre part on donne oxygène et temps à la mise à sac systématique et méthodique du pays. Car enfin, où a-t-on vu un patron quelconque (sauf rarissimes exceptions) «créer» un emploi si ce n'est pour en exploiter jusqu'à l'os le titulaire ? Pourquoi alors l'en remercier et l'encenser ? Ensuite, on oublie trop facilement que cela n'est qu'affaire de «cycles» : dès que les produits et services fournis se font concurrencer par d'autres, ces «bons patrons» se mettent immédiatement à sauvagement licencier ! Cela se voit à l'œil nu à travers toute la planète du capitalisme néolibéral, où le «bon gestionnaire» est désormais celui qui sait licencier le plus possible, et mettre sur le dos des «survivants» des objectifs de résultats tellement fantasques qu'on en arrive à voir des suicides en série sur les lieux de travail : Orange, Renault… et j'en passe.

Q.O. : Le mot de la fin

O.A. : Mon mot de la fin sera à deux niveaux. Le premier est celui du fait «mondialisation sans gouvernance mondiale» : il est des plus hypocrite et injuste envers les pays non-nantis que de promouvoir et imposer une mondialisation tous azimuts, sans limites, ouvrant tous les espaces économiques et toutes les frontières à tous les vents, sans imposer du même élan des règles du jeu identiques à tous. Qui ignore que les USA qui crient au loup dès qu'il y a la moindre subvention agricole quelque part, ne se gênent nullement pour scandaleusement subventionner des pans entiers de leur agriculture ? Comment laisser au dit «marché» le soin d'équilibrer les échanges et les croissances, quand on sait que quelques multinationales occidentales «pèsent» plusieurs fois le PNB de pays entiers ? Il faudrait, et c'est la moindre des choses, à «globalisation» mondiale, une «gouvernance mondiale». Cela voudrait dire par exemple, une instance supranationale (genre ONU) qui veillerait à ce que tous les pays de la planète exigent des multinationales les mêmes salaires et les mêmes impôts ! Pousser, comme on le fait, pour soi disant «attirer» les investissements étrangers, toutes les nations à se battre en une infinie surenchère de baisses – sinon d'éliminations- d'impôts sur les revenus des grandes firmes qui opèrent internationalement, c'est pousser les maillons les plus faibles au suicide économique pur et simple des États qui perdent ainsi la seule «arme» avec laquelle ils peuvent agir en tant qu'États. Jusqu'où ira par exemple la folle spirale de guerre des baisses d'impôts sur les profits que se livrent Irlande, Écosse, France… pour séduire les prédateurs transnationaux ?

Comment et avec quelles conséquences pourrions-nous jouer ce jeu !? Le second niveau sera celui de ce qui se passe au niveau national : éviter à tout prix de dépendre, pour son développement, des stricts apports étrangers. Se mettre hors de la voie du développement autocentré, c'est se jeter dans les griffes de la prédation nationale et internationale ! Pour ce qui est de l'Algérie, je ne vois donc qu'une issue, si ce n'est déjà trop tard : le retrait immédiat de toutes les cliques depuis trop longtemps au pouvoir et la mise en branle des bases d'une seconde République.

La convocation d'une assemblée constituante qui ferait repartir le pays sur de vraies nouvelles bases, avec un projet de société clair et consensuel.

1. Entretien réalisé par Moncef Wafi, Le Quotidien d'Oran, 3 août 2017

lundi, juin 12, 2017

La confidentialité en ligne pour les journalistes




La confidentialité en ligne est d’une brûlante actualité. Elle préoccupe les journalistes. La question a été débattue au sein des cercles journalistiques et à d’autres niveaux, comme l’UNESCO

L'ancien rédacteur en chef de Haaretz, Michael Dagan, 25 ans d’expérience, vient de livrer quelques astuces et des conseils pour se protéger et protéger ses sources.Pour lire en français, La confidentialité en ligne pour les journalistes, rendez-vous sur le blog de Michael Dagan. 


mercredi, mars 08, 2017

Le réalisateur Rabah Bouberras




La journaliste Nacima Chabani du quotidien algérien El-Watan vient de consacrer un article sur notre ouvrage Les fenêtres grand ouvertures. Ci-dessous, son compte rendu de lecture en date du 28 février 2017.


C’est parce que le cinéma a toujours été sa raison de vivre que le cinéaste algérien Rabah Bouberras a voulu immortaliser, à travers un ouvrage intitulé Les fenêtres grand ouvertes quelques séquences de sa passion pour cet art.
Publié par les éditions canadiennes Beroaf en 2014, Les fenêtres grand ouvertes, entretiens avec Rabah Bouberras, de Mouloud Belabdi, se veut un témoignage intéressant sur le parcours de ce cinéaste algérien. Ainsi, Rabah Bouberras s’est prêté en toute modestie au jeu de questions de son ami, Mouloud Belabdi, ancien journaliste à la Chaîne 3. Les fenêtres grand ouvertes est le fruit de plusieurs  rencontres qui se sont déroulées à Montréal, où les deux comparses habitent depuis quelques années déjà. Dans l’avant-propos, Mouloud Belabdi souligne que «le cinéma a  toujours été  au cœur de la vie de  Rabah  Bouberras. C’est sa seconde vie.

Et c’est tout naturellement qu’il conte cette  passion. S’il regrette, parfois, quelques faiblesses, il se ressaisit pour jeter son regard plus loin. Vous remarquerez qu’il évoque souvent la  conscience. C’est dire que derrière les sujets qu’il traite dans ses films, c’est l’universel qui le préoccupe, en d’autres termes, l’être humain.  Et c’est toute la différence entre réaliser un film et transmettre ce qu’il y a, au-delà des images et des sons». Dans un style des plus fluides, le lecteur est à même de s’imprégner d’une époque révolue à jamais, où le cinéma algérien brillait de mille feux, entre les années 70 et 80.
Tout au long d’une pagination riche de 251 pages, le cinéaste se dévoile en revenant dans les moindres détails sur sa découverte du cinéma, sur ses années d’apprentissage à Alger, sur sa formation à Moscou de 1974 à 1981, sur sa filmographie, ainsi que sur son exil au Canada. Le cinéaste Rabah  Bouberras  révèle que sa passion pour le cinéma est née à la suite d’un coup de foudre pour le film Cléo de cinq à sept, d’Agnés Varda. Un film qu’il a vu en compagnie de son frère, un certain dimanche de l’année 1966 au niveau de la Cinémathèque d’Alger.

Une fois le bac en poche en 1970,  l’homme aspire à faire des études dans le cinéma, alors que le pays ne donnait pas cette opportunité aux intéressés. Il commence à rédiger des lettres de candidature à l’étranger.  «Souvent, je ne recevais pas de réponse, ou si j’en recevais, il fallait aller s’inscrire et payer. Pour moi,  ce n’était pas évident, il fallait une autorisation de sortie pour l’étranger et à ce moment-là, l’argent et les devises m’étaient impossibles à avoir».  Rabah regagne, donc la fac de lettres à Alger, section philosophie, puis l’Institut d’études politiques.

En 1972, il tombe sur une annonce dans un journal  pour une formation de script- assistant et de monteur à la Télévision (RTA). Il postule à ce concours avec brio. Il suit un stage de deux ans qu’il ne termine pas, mais où il réalise deux films. Il regagne, par la suite, l’Institut du cinéma de Moscou (VGIK), chez Alexandre  Zgouridi.

Il est à noter que Rabah Bouberras compte à son actif trois courts métrages réalisés dans les années 70 et une série de téléfilms pour la RTA en 1982. Parmi les films phares qu’il a réalisés, citons, entre autres, Vague après vague, Sombréro, Le Voyageur et la route et Sahara Blues. Il a, en outre, adapté La fin d’un acteur, d’Anton Tchékov , monté Tchop  et le spectacle de music-hall, Les Folies berbères.


Nacima Chabani

lundi, janvier 30, 2017

Éric-Emmanuel Schmitt : Fusillade au Québec, refoulements aux U.S.A.

Éric-Emmanuel Schmitt

Ce matin, déjà abattu par la grippe, j’ai eu envie, sitôt levé, de retourner me coucher pour fuir ce monde gangrené par la crétinerie. La fusillade qui vient de se produire au Québec — des hommes ont tiré à l’aveugle sur des fidèles dans une mosquée — me laisse sans voix, surtout après un weekend où Monsieur Trump a pris des décrets interdisant l’accès aux musulmans sur le sol américain. La bêtise triomphe. Des individus assassinent des innocents, des politiciens prétendument responsables refoulent des innocents. Pour ces têtes chaudes, il n’y a pas d’innocents. Ils se montrent aussi brutaux et sans nuances que les intégristes auxquels ils répondent.

Quelle tristesse : mener un bon combat, mais se tromper de coupables !  Quelle sottise : attiser en croyant apaiser !Quelle inconséquence : diviser au lieu de réunir !
Et quelle conception archaïque de la culpabilité ! Il me semblait qu’à travers les siècles l’humanité avait progressé dans sa perception de la culpabilité qui, de collective dans l’antiquité, avait fini par être cernée comme individuelle. Pas du tout, en fait ! On assimile musulman et terroriste d’une façon indue, statistiquement erronée, au mépris de la vérité historique, sociale et religieuse. Finalement, je ne vais pas fuir ce monde, mais y retourner pour prendre la parole, agir, écrire, jouer Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran, aider mes amis qui luttent contre l’injustice. L’humanisme est peut-être un combat que nous ne gagnerons jamais, mais ce qui fait la valeur d’un combat, ce n’est pas sa victoire, c’est sa raison d’être.
Je veux pouvoir aimer l’humanité. Je ne veux, de l’humanité, que le meilleur.
Texte publié par Éric-Emmanuel Schmitt sur sa page Facebook

mardi, janvier 03, 2017

Témoignages contemporains sur l’Éveil

Couverture


« Éveil » vous avez dit ? Un concept fascinant qui mêle toutes sortes de fantasmes. Imaginez qu’en un claquement de doigt, toutes vos souffrances disparaissent. Séduisant, non ? J’ai abordé ce travail avec ma propre histoire, mes propres expériences, mes propres questions. Les questions d’un chercheur, qui je le pense est authentique ; mais qui parfois aurait bien aimé obtenir d’autres réponses que celles recueillies. Car l’Éveil, je l’ai compris, relève plus d’un dépouillement que d’une construction. On court dans tous les sens pour combler des manques, alors que la perfection est déjà là ; il suffit juste de savoir tourner le regard, d’Être. » 

Mathieu pour l’association Espace de l’Être






Pour cette nouvelle année qui débute, un cadeau du site Productions de l'Être pour celles et ceux qui s’intéressent à la non-dualité.

Depuis le mois de Septembre, Mathieu, alias Bhoga, travaillait sur ce livre électronique de 538 pages Témoignages contemporains sur l’Éveil. Il vient d'être publié par l'association Espace de l'Être. 

Ce livre compte 17 participants, principalement des enseignants francophones de la non-dualité. Vous y trouverez Alexander Kimpe, Bruno Maillard, Prabhã Calderón, Claudette Vidal, Della, Michaël Szyper, Frédéric Samnidhi, Gérard, Marion, Janick, , Lionel Cruzille, Moine Gojo, Pascal Hastir, Patrick Vigneau, Somasekha et Suyin Lamour.

Certes, la liste n'est pas exhaustive. Mais, de recherche en recherche, on peut aller plus loin pour se retrouver. On peut également consulter le site de Patrice Gros qui demeure une source inépuisable de connaissance.

Laissez-vous porter par le parfum de l'Unité !

Bonne année 2017 ! 

lundi, octobre 10, 2016

Omar Aktouf : Mon testament intellectuel

Omar Aktouf

Omar Aktouf, professeur au Département de management, HEC, vient de publier une contribution sous forme de lettre ouverte dans le quotidien El-Watan du 30 septembre 2016. Vu l'importance de ce texte, nous le publions ici in extenso.



 Chers compatriotes, chère Algérie

J’écris ce texte suite à une récente énième demande d’interview de ma part sur l’état des choses en Algérie, à laquelle, comme les précédentes, je ne veux plus répondre. J’écris ce «chant du cygne» pour informer que j’ai décidé de ne plus me prononcer sur ce qui se passe en Algérie, ni donner suite à aucune sollicitation de ce genre venant d’Algérie. C’est là une décision prise quelque temps après ma participation au débat CNES – experts –gouvernement il y a un an, le 22 septembre 2015. Cela est motivé surtout par le fait que j’ai l’impression, après un certain Simon Bolivar, de sans cesse «labourer la mer».

C’est ce que fait penser le sort réservé à tant d’analyses, tant d’efforts de ma part depuis des années pour décortiquer, passer à la loupe actualités nationales et mondiales, mobiliser théories et exemples, tenter de comprendre et élucider, proposer pistes et solutions… systématiquement ignorées. Ni suites ni débats. Sauf lorsque j’ai fait toucher du doigt l’ineptie de certaines «grandes théories US» mises de l’avant par certains de nos «experts» dument adoubé par le Grand Occident et adoptés par nos «élites». L’unique fois où mes propos ont conduit à débats, cela a été bien plus pour me soumettre à lynchage en règle, que pour faire avancer quoi que ce soit.

Je suis découragé de voir mon propre pays me traiter avec un tel dédain, tandis que presque partout ailleurs, de la Tunisie au Brésil, en passant par le Maroc, France, Allemagne, Colombie, Mexique, Pérou, Équateur… je suis sollicité, invité, écouté, respecté. Je suis las de continuer à tenter de donner à mon pays pour ne recevoir en retour qu’indifférence - sinon mépris- ce que d’autres sollicitent, reconnaissent et apprécient. Je suis las de voir notre peuple maintenu au niveau de préoccupations tellement basiques qu’il ne songe même pas à lever la tête ou la voix ou le ton.

Je suis las de ne le voir prêter aucune attention aux cris que -avec d’autres- je lance inlassablement. Je suis las de voir notre pouvoir et ses commensaux faire la sourde oreille et «laisser braire» l’idiot utile qu’il me semble être devenu. Je suis las de voir fleurir au grand jour, au nez et à la barbe d’un peuple spolié jusqu’à l’os, une nauséabonde complicité entre milieux d’affaires, milieux véreux du pouvoir, et certains milieux dits intellectuels, y compris de la diaspora. Je n’en voudrais comme exemples édifiants que le si opportun soutien du FCE au «quatrième mandat».

Ou encore les révélations du journal français Le Monde (26 juillet 2016) sur les sordides dessous –passe-droits, grosmonopoles protégés… de l’édification du plus énorme de nos groupes industriels, que tant d’«experts», «journalistes» et «analystes-intellectuels» vantent comme le plus louable fleuron algérien de «l’initiative privée», du «leadership entrepreneurial», de la «liberté d’entreprendre» et de la «saine concurrence» ! Je suis las de tant d’hypocrisies élevées au rang de magistrales leçons managériales-économiques, las de voir glisser comme eau sur plumes de canard les gravissimes révélations des Panama Papers, dévoilant pourtant à quel point nos «élites» politiques et économiques (petite pointe de la pointe visible de l’iceberg ?) se gavent en toute quiétude des fruits de notre pétrole.

Je suis las de faire analyses sur analyses, interviews après interviews, publications après publications, conférences après conférences, pour n’en voir ressortir que… rien ! Pourtant, ce ne sont pas de mes prédictions et avertissements ultérieurement confirmés par les faits qui manquent, à commencer par la «décennie noire» (dans Algérie entre l’exil et la curée) et les dégâts de la mondialisation néolibérale (dans La Stratégie de l’autruche).

Il semble qu’un peu tout le monde en notre pays s’accommode de la situation. Résignés, repus,tirant leur épingle du jeu, ou soumis. Mon impression est que peuple, pouvoir, élites, oppositions… ne désirent ni voir ni entendre, ni écouter. Tout le monde cède devant les sirènes de la libre entreprise et du néolibéralisme qui ont infiniment plus de porte-voix que je ne puisse en rêver. À commencer par les paraboles.

Le Goliath algérien qui se dresse devant le David que je suis est devenu titanesque. Je baisse les bras et range mes lance-pierres.
Pourtant, je voudrais tenter une ultime argumentation quant au caractère absolument létal des théories économiques-managériales dominantes : néoclassique et néolibérale. Ce qui dépasse largement, mais inclut, le cas algérien. Ceci sera mon testament et mon chant du cygne quant à mes contributions à l’analyse de ce que devient ou deviendra notre pays.

Cet argument (détails et démonstrations dans La Stratégie de l’autruche) que je devais soulever lors du «débat-CNES» de septembre 2015 (mais que j’ai remisé pour raison de temps et d’aléas techniques) tient essentiellement en l’usage d’éclairages de sciences fondamentales pour comprendre pourquoi le couple économie-management dominant (à la US) ne tient pas (euphémisme) ses promesses de prospérité pour tous.

Sortant, suivant le légendaire conseil d’Einstein, du raisonnement économique pour comprendre pourquoi il y a des problèmes économiques. Et appliquant des éclairages venant de la biologie, de la biophysique et de la thermodynamique, il devient aisé de réaliser que le pivot de la logique économique dominante est irréaliste et destructeur (ce qui dure depuis près de deux siècles, dès l’avènement de la pensée néoclassique) : le principe de croissance infinie, appuyé sur celui du marché autorégulé.

Partons du constat scientifique fondamental que tout n’est, in fine, qu’énergie : matière, travail, carburant, électricité, machinerie… Et même argent et capital – ces derniers n’étant que «du travail cristallisé» sous forme monétisée : nulle unité monétaire ne saurait «circuler» sans avoir été, d’abord, la rémunération d’un travail quelconque, effectué quelque part.

Le travail étant de l’énergie, l’équivalence argent-capital-énergie est évidente (le raisonnement est tout aussi valable pour l’argent produit par l’usure, l’intérêt : voir livre cité plus haut). Il devient donc légitime de se poser la question de savoir d’où provient la quantité d’énergie dénommée «profits» (en tant que quantité monétaire qui n’est, à la base, que portion du paiement du «travail global» à l’origine de ladite valeur ajoutée, qui est à l’origine dudit profit…).

Quelques connaissances en physique et en thermodynamique nous font vite réaliser que nous ne savons faire qu’une chose et une seule avec l’énergie : l’extraire et la détruire ! Irréversiblement. Nul ne sait fabriquer, ni créer, nulle énergie : in fine, puisque tout est énergie, non seulement nous ne créons absolument rien (nous transformons, ce qui est d’abord destruction) mais nous dégradons toujours plus en rapport de ce que nous prétendons créer.

Prenons un exemple simpliste : le boucher qui transforme des bovins en biftecks et les vend avec «valeur ajoutée», crée-t-il ses profits ? (on peut aussi bien prendre comme exemples le bûcheron avec les arbres, ou la pétrolière avec le pétrole…). Si le boucher créait le profit qu’il réalise avec des biftecks, cela voudrait dire qu’il crée la viande. Puisque c’est avec de la viande qu’il gagne de l’argent. Ces biftecks et cette viande ne sont pourtant que destruction de vaches transformées en biftecks, alors que nul boucher ne sait fabriquer une vache.

C’est la destruction systématique et irréversible (on ne peut refaire une vache à partir des biftecks) de vaches qui fait les profits. On sait par ailleurs que nulle source d’énergie ne peut être utilisée à 100%... il y a donc, dans toute transformation, plus de pertes que de dits gains, en termes bio-physico-écologiques nets.

Les «profits» du boucher, c’est la destruction de la vache additionnée aux déchets de la même vache jamais utilisés, additionnés aux innombrables autres énergies qui ont été utilisées depuis l’élevage de l’animal jusqu’à son étalage sur un comptoir à steaks. Il y a en fait, du point de vue des sciences de la vie et de l’univers, à l’inverse de ce que prétendent les «sciences» économiques et managériales, toujours plus de pertes que de gains. C’est ce qu’on dénomme «boucles de rétroactions positives» : l’inverse des boucles de «rétroactions négatives» qui régissent la vie, la nature et l’univers, et qui ne sont que constants fragiles équilibres homéostatiques.

En bref, cela veut dire que notre monde marche sur sa tête depuis pas loin de deux siècles en admettant l’idée folle que, contrairement à tout ce qui fait nature et univers -les équilibres-, l’économie, elle, (avec son éternel complice le management) peut s’en passer en visant un déséquilibre aussi constant qu’exponentiel : la croissance infinie des gains et profits… dans un monde fini ! Ce qui peut en être déduit est imparable : il ne saurait y avoir croissance en un lieu que s’il y a décroissance toujours plus grande ailleurs (effets cumulatifs du principe de non-usage total de l’énergie).

Cela signifie qu’il n’y a croissance du PNB aux USA par exemple, que parce qu’il y a dégringolade –constante et toujours plus importante – de la qualité de vie des plus démunis, des Amérindiens, des Noirs, de la Nature…; que parce qu’il y a destruction de l’Afghanistan, de l’Irak, de la Syrie, de la Libye… hyper pauvreté en Afrique, en Asie… réchauffement global, étouffement des océans, hausse des chômages, des inégalités, des conflits. La boucle de rétroaction positive du profit et de la croissance s’alimente d’une autre qui, elle, forcément, s’accélère plus vite : celle de la dégradation exponentielle de la qualité de vie du plus grand nombre et de la nature.

Il ne peut y avoir augmentation d’usage de l’énergie en un lieu quelconque de notre monde, sinon en en privant d’autres lieux, d’autres êtres, d’autres créatures, d’autres sociétés : le gain d’énergie des uns - croissance- se paie par un «transfert», une perte toujours plus grande d’énergie des autres : appauvrissements, sécheresse, disparition d’espèces, guerres, famine, épidémies, désertification… (Conséquences inexorables du principe de non-usage total de l’énergie et du 1er principe de la thermodynamique : la constance de la quantité d’énergie à l’échelle de l’univers).

La seule issue, comme je ne cesse de le crier depuis des décennies, est de renoncer aux létaux principes de l’économie néoclassique et néolibérale, qui dominent notre planète depuis déjà trop longtemps. Aller vers ce que d’aucuns dénomment (et prônent un peu tard) «croissance zéro», «économie de la décroissance», «économie circulaire»…

Nul besoin de savants calculs ou statistiques pour se rendre compte que tout, et partout en ce monde, ne fait que se dégrader de jour en jour. Chaque dollar supplémentaire de profit, ou de hausse du PNB, fait chaque jour plus de dégâts que la veille : chômage, pauvreté, injustice, pollution, dégâts climatiques, violences sociales, disparition d’espèces par milliers, etc.

Faut-il être à ce point aveugle pour ne pas voir que pour chaque pseudo «création», il y a toujours plus de destructions ?  C’est exactement ce qu’indique l’indice Earth Overshoot Day (calculé par l’ONG américaine Global Footprint Network : c’est le jour de l’année où nous épuisons tout ce que la Terre ne peut donner qu’au bout de 12 mois, depuis l’eau jusqu’au pétrole en passant par le blé, le poisson, les arbres… et tout ce qu’on voudra…) qui recule chaque année davantage.

En 1970, c’était le 23 décembre, en 1993 le 21 octobre, en 2003 le 22 septembre, en 2015 le 13 août et en 2016 le 8 août. Cela signifie que, depuis le 8 août de cette année, nous vivons sur 5 mois de «crédit» pris sur ce que la terre ne donnera qu’en 2017 ! Le jour où cette date arrivera au 1er janvier, il n’y aura plus de planète viable, ce que certains prédisent pour les horizons 2030-2050. Il y a plus que feu en la demeure. Mais la «science» économie-management ne peut expliquer ni comprendre cela puisqu’elle confond hausse de richesses en numéraire avec usage efficace des ressources de la terre.

Ce sont des sciences fondamentales, comme la biophysique et la thermodynamique qui nous expliquent comment chaque transformation de la nature en 1 $ de dite «richesse» monétisée, n’est en fait que destruction de l’équivalent de nombre de fois (impossible à estimer) plus d’équivalents $ de ce que la terre a donné pour cette transformation. C’est cela qui explique l’accélération du Earth Overshoot Day, et c’est cela qui explique aussi le fait que toutes les pseudo-théories du rattrapage ne sont que poudre aux yeux et impossibles chimères. Le prix à payer pour les (si relatifs) «progrès» de la Chine, du BRICS… c’est l’hyper pauvreté de pans entiers de leurs citoyens, les hyper-dégâts à leurs milieux naturels, à leur climat...

C’est aussi l’extrême pauvreté de l’Afrique, le chaos du Moyen-Orient, l’Europe qui s’enlise, l’Amérique qui stagne malgré la multiplication de ses invasions pétro-impérialistes… Tout cela sans parler de la fonte accélérée des banquises et des pergélisols en Sibérie, Toundra, Taïga, Laponie. Libérant à la fois des mégatonnes de méthane qui accélèrent les dérèglements climatiques, et des bactéries et des virus revenus d’autres âges comme ceux de l’anthrax qui décime troupeaux de Rennes et Sibériens, ceux de la variole, de la lèpre, du typhus, de la peste bubonique…

Au moment où j’écris ces lignes, nous vivons avec plus que l’équivalent de 1,6 fois notre planète. Si l’Afrique «rattrapait» aujourd’hui le niveau de vie du Canada, il nous faudrait immédiatement, selon des rapports de l’OCDE, deux ou même trois planètes ! Combien en faudrait-il si l’Afrique s’amusait à rattraper le niveau des USA… ou de la Suisse ?

Mon désespoir face à ces «science» économiques-managériales psychopathiques dépasse de loin, on le comprend, le seul cas algérien. La question ne se pose plus guère en termes de théories, modalités ou modèles, elle se pose en termes de changement radical de paradigmes. La chose la plus intelligente à faire avec la finance (j’ai eu maintes fois l’occasion d’expliquer comment la finance est l’ennemi de l’économie et comment la crise de 2008 qui n’en finit pas s’alimente de la spirale «pensée néolibérale qui veut guérir les maux du néolibéralisme») c’est de fermer immédiatement toutes les bourses et nationaliser toutes les banques du monde (voir Islande et… Suisse qui étatisent ou enlèvent aux banques privées le droit de création monétaire ! Voir : Priver les banques du pouvoir de création monétaire, un remède suisse et islandais contre les excès bancaires. Avec le PNB, c’est non seulement d’en stopper d’urgence la croissance, mais d’en organiser la baisse partout où l’on vit au-dessus des besoins essentiels.

Voilà le combat intelligent que nos élites, en Algérie et ailleurs, devraient mener, pas celui du continu et suicidaire «comment enrichir plus les riches», sous prétexte que «le marché» transformera leur enrichissement en emplois, en services, en bien-être commun ! Mais… qui est prêt à écouter ce discours ? A faire l’effort de le comprendre ? A en faire une plateforme d’économie politique ? Une plateforme électorale ?

L’écrivain-philosophe, Upton Sinclair, m’aide à conclure cet ultime cri par cette magistrale formule : «Il relève de l’impossible que de tenter d’expliquer quelque chose à quelqu’un dont les intérêts et les émoluments dépendent précisément du fait qu’il n’y comprenne rien !»
L’économie dépend de l’écologie et non l’inverse : à quand un miracle pour l’admettre et l’appliquer ?

Omar Aktouf