jeudi, juillet 05, 2018

Hédi Bouraoui, membre de l’Ordre du Canada

Photo parue dans le journal L'Express
Le poète, écrivain et essayiste Hédi Bouraoui a reçu la plus haute distinction du pays, l’Ordre du Canada. Les insignes lui seront donnés par la Gouverneure Générale, Julie Payette, lors d’une réception à Ottawa.

L’Ordre du Canada, une des plus prestigieuses distinctions honorifiques civiles au pays, reconnaît des réalisations exceptionnelles, le dévouement remarquable d’une personne envers la communauté ou une contribution extraordinaire à la nation. Ci-dessous, l’article de Paul-François Sylvestre paru le 3 juillet dans le journal L’Express.

Comme à chaque veille de 1er juillet, Fête du Canada, une centaine de personnes de tout le pays sont nommées au sein de l’Ordre du Canada, dont, en 2018, le Torontois Hédi Bouraoui «pour sa contribution littéraire et ses théories portant sur les identités culturelles, en tant que poète, romancier et essayiste».

Né le 16 juillet 1932 à Sfax, en Tunisie, Hédi Bouraoui vit à Toronto depuis plus de 40 ans. Il a enseigné presque toute sa vie à l’Université York, est membre de l’Académie des lettres et des sciences humaines de la Société royale du Canada depuis 1997, officier de l’Ordre des Palmes académiques (France, 2004) et récipiendaire du Prix du Nouvel-Ontario pour l’ensemble de son œuvre (2004).

On lui doit une cinquantaine d’ouvrages, le plus souvent axés sur diverses facettes de la pluralité culturelle. Son conte poétique Rose des sables (Vermillon) et son roman Ainsi parle la Tour CN (L’Interligne) ont remporté le Prix du Salon du livre de Toronto, respectivement en 1998 et 2000. Une de ses plus récentes publications est Mutante, la poésie (CMC Éditions, 2015).

Hédi Bouraoui a codirigé le collectif Écriture franco-ontarienne 2003 (Vermillon); la même année, il a publié Pierre Léon : humour et virtuosité (Vermillon, 2003). De 1993 à 1999, il a été corédacteur en chef de la revue de poésie Envol.

lundi, juillet 02, 2018

Marcel Bois « Prêtre et traducteur »

Marcel Bois




Le père Marcel Bois* vient de nous quitter pour aller vers la dernière Patrie. Voici un article paru dans Pax & Concordia et son portrait** fait par son diocèse d'origine.



C’est en ces termes que me présentait dernièrement une émission culturelle sur la chaîne El Djazayria. Qu’y a-t-il de commun entre les deux professions ? Peut-être la notion de service : le prêtre, serviteur de Dieu et des hommes ; le traducteur, au service de la rencontre entre deux langues, deux cultures, deux groupes humains.

Je suis originaire d’un petit village montagnard en Savoie, né en 1925. A la fin de mes études secondaires, peut-être à la faveur de certaines lectures, j’ai tourné un regard vers la carrière militaire. Heureusement cette tentation a été vite dissipée grâce aux conseils de mon prof de philo qui m’a fait envisager des pistes plus ouvertes, plus pacifiques. Finalement je me suis orienté vers les études théologiques, en France d’abord, puis en Tunisie, où j’ai été ordonné prêtre en 1950 à Carthage, avec quelques dizaines de confrères, parmi lesquels Alain Dieulangard et Jean Chevillard.

On m’a alors envoyé à l’université de Strasbourg pour y préparer une licence de lettres. J’ai eu là-bas l’occasion d’un premier contact avec les Algériens dans une équipe de cours du soir pour les travailleurs émigrés. Dans les années suivantes, en région parisienne, j’ai enseigné le français aux élèves de seconde et première d’un petit séminaire. A cette époque, la lecture des premiers ouvrages de Mohamed Dib et de Mouloud Feraoun entretenaient en moi une certaine nostalgie de l’Algérie. Mais, malgré tous mes rêves, je me voyais confiné dans l’Hexagone. Finalement, j’ai obtenu d’être nommé en Algérie, en 1958. Mes responsables m’ont envoyé faire deux ans d’arabe à Tunis (dans un Institut, le PISAI, actuellement à Rome), puis une année au Liban où je dispensais dix heures par semaine d’enseignement du français et suivais les cours d’arabe avec mes élèves.

A mon arrivée à Alger, en juillet 1961, j’ai été chargé, pendant une quinzaine d’années, de la Revue de Presse Maghreb-Proche Orient. Ce travail m’a ouvert un regard fraternel sur l’histoire du pays et ses activités culturelles. J’ai eu l’occasion de traduire quelques articles parus dans les journaux et les revues. La maison où j’étais, au coin de la Casbah, rue Ben Cheneb, possédait une bibliothèque au service des lycéens, qui sera animée, de 1988 à 1994, par le frère Henri Vergès et la sœur Paul Hélène.

En 1962, à cause de l’OAS, toutes les écoles avaient fermé en janvier. Pas de bac en juin, mais une session était prévue en octobre. Le proviseur d’un lycée voisin m’a embauché durant l’été pour préparer cette session. Et au cours des années suivantes j’ai été appelé dans plusieurs lycées pour remplacer des professeurs en congé de maladie ou de maternité. Dans les années 60 et 70, j’ai été appelé à lire activement les premiers écrits de Tahar Djaout, Abderrahmane Lounès, Yamina Mechakra, qui fréquentaient la bibliothèque.

En 1969, le proviseur du lycée El Mokrani, à Ben Aknoun, m’a offert un plein temps qui durera jusqu’à la retraite, en 1986. Et c’est ce qui m’a conduit à la traduction littéraire. Un de mes collègues, Abdallah Mazouni, professeur agrégé d’arabe, et lui-même traducteur, m’a fait rencontrer Abdelhamid Benhedouga et m’a encouragé, en 1973, à traduire Rih El Djanoub, Le Vent du Sud. Du même  auteur j’ai traduit ensuite quatre romans : La Fin d’Hier (1977), La mise à nu (1981, Djazya et les derviches (1992), Je rêve d’un monde…(1997), et un recueil de nouvelles écrites entre 1987 et 1996 : Blessure de la mémoire. Le Vent du Sud a été traduit en une dizaine de langues, dont le chinois. Ma rencontre avec Benhedouga a abouti à une reconnaissance fraternelle et à une profonde amitié. Il m’a été donné de faire écho à l’œuvre d’un artisan de la renaissance culturelle en Algérie. Les thèmes qu’il aborde « avec lucidité et générosité », selon M.Dib, il les définit lui-même : « La femme, la terre, tradition et modernité, authenticité et ouverture, conflit des générations, rapports entre la ville et la campagne, émigration, guerre de libération, problèmes de la langue et de l’éducation, …on pourrait les regrouper sous l’une des expressions suivantes : paternalisme social et politique, ou bien problème de la liberté. » C’est dire l’actualité de ces thèmes, et la qualité de l’homme, profondément enraciné et extraordinairement ouvert.

A. Mazouni m’a également fait rencontrer Tahar Ouettar, dont j’ai traduit deux romans, El Zilzal (le séisme) (1977), Noces de mulet (1984) et un recueil de nouvelles, Les martyrs reviennent cette semaine (1981)

Dans la suite, j’ai traduit deux romans de Brahim Sadi : Fatwas (2003), et L’homme de la nuit (2014).

Depuis 2006, je fais route avec Waciny Laredj : Le livre de l’Emir (2006) ( où l’on retrouve un échange fructueux entre Abdelkader et le premier évêque d’Alger) ; Les ailes de la reine (2009) ; Les fantômes de Jérusalem(2012) ; L’orient des chimères (à paraitre) ; La maison andalouse (à paraitre). Je viens d’entamer la traduction de son dernier roman : 2084. Au chevet du dernier Arabe.

La prise en charge de deux modestes paroisses, Bir Mourad Raïs en 1982, puis Kouba en 1985, me laisse le loisir de lire et, à l’occasion, de rencontrer les écrivains.

Je parlerais volontiers du bonheur de traduire. Les hommes qui s’expriment dans une autre langue que la nôtre représentent une part d’humain que nous ne posséderons jamais. Et c’est enrichir notre vision du monde que de faire partager ces richesses par la traduction.

La traduction prend une importance particulière en Algérie. Déjà, en 1969, A. Mazouni, dans son ouvrage Culture et enseignement en Algérie et au Maghreb, lançait un appel à ceux qui ont la chance de connaître plusieurs langues : « Par leur fonction de traducteurs et d’interprètes, ils assureront enfin les indispensables communications intellectuelles entre hommes voués à s’entendre parce qu’ils sont, avant tout, les fils d’une même terre, à défaut, hélas, d’être les fils de la même culture. »

Aujourd’hui, le nombre des écrivains algériens augmente, en arabe, en tamazight et en français. Il y a du travail en perspective pour une nouvelle génération de traducteurs !

Marie France Grangaud

Pour aller plus loin : 

* Marcel Bois « Prêtre et traducteur ».
** Marcel Bois, portrait fait par son diocèse d'origine, en seconde partie de l'article Marcel Bois, prêtre et traducteur.
***  Marcel Bois, un humaniste de culture et de savoir qui s’en va, Lounis Aït Aoudia, Président de l’association des Amis de la rampe Louni Arezki- Casbah, El-Watan du 3 juillet 2018.
**** Marcel Bois a été enterré le jeudi 7 juin au cimetière chrétien de Belfort, dans la banlieue Est d'Alger.



samedi, juin 30, 2018

Matoub Lounès - La fin tragique d'un poète

Photo de couverture représentant Matoub Lounès
L'écrivain et journaliste Youssef Zirem vient de publier son nouveau livre « Matoub Lounès, la fin tragique d'un poète » aux éditions Fauves, à Paris. 
Résumé de l'éditeur:

Matoub Lounès est ce poète-chanteur visionnaire qui s'était opposé à l'islamisme, aux militaires et à toutes les injustices. Il avait défendu les opprimés à travers les quatre coins du monde. Sa riche carrière artistique a duré 20 ans. Ses assassins qui courent toujours lui ont ôté la vie le 25 juin 1998. Le procès de ses tueurs n'a pas eu lieu. Ce récit revient sur les conditions de son assassinat, vingt ans après, pour situer les responsabilités des uns et des autres, devant l'Histoire.

Mais c'est avant tout le portrait de cet homme généreux, talentueux et sincère qui est ici dressé. Celui qui a passé son enfance sur les hauteurs majestueuses de sa Kabylie natale a parcouru bien des pays pour dire et chanter sa culture, ses valeurs et ses multiples quêtes. Jamais il n'a triché, jamais il ne s'est laissé faire, son courage est devenu légendaire. Aujourd'hui il est un symbole pour tous les Amazighs du monde; son portrait est brandi dans toutes les manifestations dans les pays d'Afrique du Nord, du Maroc jusqu'à l'oasis de Siwa en Égypte. Une rue de Paris, dans le 19e arrondissement porte désormais son nom.

jeudi, juin 14, 2018

Azzedine Achour : Une carrière au service de la communauté

Azzedine Achour
Azzedine Achour est connu aujourd’hui comme directeur de Solidarité Ahuntsic. Il a annoncé son départ prochain à la retraite après avoir été aux commandes de cette table de concertation de quartier durant 18 ans. Ce qu’on sait moins de lui, c’est qu’il est arrivé en 1994 à Montréal en tant que réfugié.

En 1994, la confrontation sanglante en Algérie entre groupes islamiques armés et forces militaires fait des dizaines de morts chaque jour. Les islamistes menaçaient aussi tous les intellectuels, artistes, journalistes et sympathisants de gauche dans le pays.

Dans la ville de Tlemcen, dans l’ouest de l’Algérie, Azzedine Achour, économiste, cadre dirigeant dans l’industrie est connu pour son militantisme au sein d’un parti socialiste. Il reçoit des menaces claires, il n’a pas d’autres choix que de quitter précipitamment le pays.

La même année, les États-Unis organisent pour la première fois de leur histoire la coupe du monde de soccer. «L’ambassade des États-Unis à Alger facilitait l’octroi de visas aux Algériens pour aller assister aux matchs», raconte-t-il

C’est comme cela que M. Achour, sa conjointe et leurs trois filles embarquent dans un avion pour Paris, puis pour un autre vers New York. «Une fois à New York, il fallait rapidement quitter le pays vers le Canada si on souhaitait revendiquer le statut de réfugiés», souligne-t-il.

Le lendemain, il prenait avec sa famille un taxi qui les emmenait à Lacolle. En arrivant devant le poste frontière il annonce: «Je revendique le statut de réfugié à la république du Québec», phrase que récupérera Philippe Falardeau dans son film Monsieur Lazhar.

À Montréal, c’est avec 287$ US en poche qu’il comptait refaire sa vie. S’enchaînaient alors démarches et petits boulots pour subvenir aux besoins de la famille.

Parcours d’un réfugié

En tant que revendicateur de statut de réfugié, il n’avait pas droit à grand-chose. En cherchant du travail, il apprend que pour accéder à certains services il fallait suivre des cours de francisation.

L’universitaire qui a étudié toute sa vie en français s’inscrit pour apprendre la langue de Molière durant huit semaines. «Tous les jours, je prenais avec moi un paquet de jeux de mots croisés pour passer le temps. Parfois je participais aux cours pour ne pas gêner l’enseignant.»

Ces cours lui permettront d’obtenir un premier emploi au sein du Carrefour d’aide aux réfugiés de Sainte-Croix, un organisme religieux, installé à Ahuntsic. «Je devais recruter des gens pour prendre des cours de francisation, J’écumais tous les lieux où je pouvais les trouver. En un mois, tout le quartier me connaissait», se souvient-il.

Avec le temps, M. Achour obtient sa résidence permanente et peut essayer de se trouver un emploi plus en rapport avec ses compétences. C’est ainsi que le Carrefour d’aide aux réfugiés de Sainte-Croix cherchait un directeur après le départ de sœur Andrée Leblanc leur directrice. Il se présente à l’entrevue et il est recruté.

«C’était la fête à la maison sauf que je remplaçais une religieuse qui elle avait fait vœux de pauvreté, elle touchait un salaire de 7$ de l’heure», se souvient -il.

Cette entrée de plain-pied dans le domaine communautaire permettra à M. Achour de rejoindre rapidement le Conseil d’Administration de Solidarité Ahuntsic, d’abord comme trésorier, ensuite comme président. Sa nomination à la tête de l’organisme viendra tout naturellement en 2001. Poste qu’il ne quittera pas jusqu’à aujourd’hui.

Des années de satisfactions

De ses 18 ans à la tête de Solidarité Ahuntsic, Azzedine Achour ne tire que des satisfactions. «En dehors quelques travaux administratifs laborieux, je n’ai jamais vraiment travaillé. Ce n’était que du plaisir», dit-il.

Pour lui, œuvrer à Solidarité Ahuntsic signifiait surtout rencontrer presque tous les jours des gens intéressants.

«On a toujours su qu’il fallait lutter contre la pauvreté, mais comment le faire? La connaissance du territoire est essentielle et travailler sur le terrain permet de comprendre de manière concrète les problèmes», souligne-t-il

Ces années d’action c’est également beaucoup de temps et d’énergie au service des autres.

«Résoudre des problèmes, c’est aussi mettre place des stratégies qui à moyen ou long terme donnent des résultats concrets et j’adore ça. C’est comme cela qu’on réalise en passant en bus dans une rue d’Ahuntsic que tel bâtiment ou tel édifice a été construit parce qu’on y a contribué. C’est une de mes plus belles satisfactions.»

S’il doit tirer un constat de ces années de travail, c’est la compréhension que chaque intervenant a de la lutte contre la pauvreté à Ahuntsic.

«Tout le monde, que ce soit les élus ou les administrations ont la même vision des problématiques et se rejoignent sur la manière d »intervenir, mais c’est au bout de longs et difficiles processus qu’on obtient l’adhésion de tous.»

Amine Esseghir, journal Metro du 7 juin 2018.

lundi, juin 11, 2018

Algérie : Menaces sur la Kabylie Ne pas céder à la peur ! Protéger nos libertés ! Réhabiliter le débat pluriel !

Arezki Aït Larbi




Arezki Aït Larbi vient de publier une contribution remarquable dans le quotidien El-Watan du 11 juin 2018 à propos de la récente déclaration du président du MAK, mouvement pour l'autodétermination de la Kabylie, Ferhat Mehenni.
Lecture.



La dérive était prévisible ! En demandant à la Kabylie «d’accepter de bonne grâce et en toute conscience la mise sur pied d’un corps de contrainte», Ferhat Mehenni a déclenché un séisme de réprobations. Intervenant dans un contexte national, régional et international bien particulier, son «appel de Londres» aura eu toutefois le mérite de relancer le débat sur des questions fondamentales, otages jusque-là des agités du clavier chargés de polluer les réseaux sociaux. Avant même d’ouvrir ce débat, les miliciens de la pensée l’ont déjà enfermé dans un camp, avec ses barbelés, ses miradors, et ses gardiens.

Le choix est binaire : l’adhésion aveugle et inconditionnelle à la force «de contrainte» en gestation, ou les crachats déversés sur son promoteur. Malgré les apparences, ces deux options sont, en fin de compte, les deux faces d’une même pièce. En excitant les antagonismes jusqu’à la caricature, elles mènent vers un seul objectif : neutraliser la «capacité de nuisance» de la Kabylie, fut-ce au prix d’un grave dérapage.

Ni ange, ni démon ! Ferhat Mehenni n’est pas ce «prophète», ce «visionnaire» que ses partisans nous somment d’aduler. Il n’est pas non plus le «traître», le «fou», ou le «mercenaire» diabolisé par ses pourfendeurs qui appellent à sa lapidation. Ce militant politique au long cours a eu ses heures de gloire forgées dans la lutte pour un idéal auquel il a voué toute sa vie.

Pour les militants des années 80’, il était le porte-drapeau d’une génération qui a ébranlé, les mains nues, la dictature du parti unique. Au risque de donner une nouvelle crise d’urticaire aux analystes de bistrot, oui, il était le «meilleur d’entre nous», malgré les dérives en cours qui appellent plus à la réflexion et à la vigilance qu’à l’excommunication.

Si la passion est le carburant des luttes extrêmes, une «drogue» qui peut pousser jusqu’à l’ultime sacrifice pour défendre une valeur, une conviction, un projet ou même une crête, elle ne doit pas brider ce devoir de lucidité et la part de la raison, qui restent les ultimes remparts contre les aventures tragiques et les suicides collectifs.

Stratèges de comptoir

Dans cette période trouble de notre histoire tourmentée, il faut résister aux simplifications caricaturales et au confort du prêt-à-penser. Malgré les appels pressants au lynchage d’un homme qui a tout donné pour la cause des libertés, de la Kabylie, de l’Algérie, il incombe à ses anciens compagnons de lutte, comme aux jeunes militants du MAK, de protéger Ferhat Mehenni.

D’abord contre ses propres démons. Si, dans la phase historique actuelle, le projet indépendantiste peut paraître comme une diversion qui risque de virer au tragique, son expression démocratique est légitime dès lors qu’elle reste pacifique.

Il serait donc malvenu de donner quelque crédit, et encore moins de rejoindre la horde de hyènes qui bavent sur son visage, la meute qui tente de lui mordre les mollets, ou les «patriotes» gastriques qui éructent leur amour d’une Algérie fantasmée, qui ne trouve grâce à leurs yeux que dans la peau d’une vache à traire.

Pour toutes ces raisons, les agents infiltrés dans l’entourage du vieux militant pour tirer les ficelles à l’ombre de sa notoriété, doivent être démasqués. «Ministres» d’opérette, dont certains ont été exclus d’organisations antérieures en raison de leurs «fonctions» d’indics confirmés de la police politique, affairistes véreux nommés «ambassadeurs» qui ont fait fortune dans le commerce de la «libération du peuple kabyle», tous ces stratèges de comptoir rentrent curieusement en Algérie par le salon d’honneur de l’aéroport d’Alger, sans être inquiétés !

Au même moment, les jeunes militants du terroir, des étudiants pour la plupart, se font embarquer par la police pour avoir collé une affiche appelant à la commémoration du 20 Avril.

Et puisque la guerre de Libération nationale reste, pour ces faussaires avec ordre de mission, une référence symbolique dans ses travers les moins glorieux, imagine-t-on un ministre du GPRA/FLN se rendant à Paris pour animer un meeting pour l’indépendance de l’Algérie, et rejoindre Tunis en passant par le salon VIP d’Orly escorté par une escouade du SDECE, les services secrets français de l’époque ?...

La voie pacifique : Une frontière politique et morale

Au-delà des personnes, il reste l’essentiel : les enjeux politiques. Rappelons ici que le MAK a été créé dans la fureur de la répression du Printemps noir de 2001, à la veille de la marche du 14 juin, à Alger, au cours de laquelle des repris de justice étaient mobilisés pour jouer les agents provocateurs. Le soir, au journal de 20h de l’ENTV, un haut fonctionnaire du ministère de l’Intérieur félicitait ces mercenaires «qui ont défendu leur ville contre les envahisseurs venus de Kabylie».

Si tout projet politique est discutable, celui du MAK historique qui prônait l’autonomie avait un incontestable mérite. Alors que les manipulateurs de l’ombre excitaient le désespoir d’une jeunesse blessée pour la pousser vers des dérapages violents, Ferhat Mehenni et ses compagnons tentaient de canaliser sa colère en lui offrant un cadre de lutte ordonné, et surtout pacifique.

Malgré les divergences et les confrontations, parfois rudes, entre les différents courants politiques qui activent dans la région, et singulièrement à l’université, cette expression pacifique s’est imposée, depuis le Printemps berbère de 1980, comme une ligne rouge sang consensuelle qui a tracé la frontière — politique et morale — entre la légitimité des opinions même les plus outrancières, et le piège des aventures sanglantes, dont nombre de militants avaient fait les frais par le passé.

En violant ce consensus qui a évité, jusque-là, l’irréparable malgré les provocations récurrentes, en voulant s’imposer à la hussarde, comme une autorité de fait accompli qui va dicter sa loi aux citoyens et exercer une coercition dont il revendique, déjà, les exactions «inévitables», le GPK est devenu une milice liberticide. Contre la Kabylie. Contre les Kabyles.

Le marketing politique de cette sortie de route a été préparé depuis bien longtemps. Par un discours outrancier élaboré par des conspirateurs en cagoule, il vise à isoler la région rebelle de son environnement, la couper de la solidarité nationale, avant de la livrer au chaos. Un discours à la jonction de trois pôles agissants, aux intérêts en apparence divergents, mais qui se recoupent sur le même terrain des opérations : la Kabylie.

1- Pour le pouvoir algérien, il s’agit de neutraliser la région frondeuse, catalyseur potentiel d’une insurrection citoyenne nationale, même si le Grand soir semble peu probable à court terme. Dans le sérail, secoué par les soubresauts d’une interminable guerre de succession, la tentation est forte de reconstruire le consensus en invoquant une fois encore la traditionnelle «main étrangère, relayée par l’ennemi intérieur». Comme dans l’affaire de Cap Sigli, qui avait fait diversion pendant la lente agonie de Houari Boumediène en décembre 1978.

Dans un climat d’incertitude qui oscille entre 5e mandat et succession clanique, l’option d’une nouvelle répression sanglante serait d’autant plus légitime qu’elle aura été confortée par des concessions cosmétiques sur les revendications culturelles et identitaires portées par la Kabylie : statut de langue nationale et officielle «aussi» pour Tamazight, Yennayer jour férié, Académie berbère…

2- Pour le Makhzen marocain empêtré dans le bourbier du Sahara occidental depuis la Marche verte de 1973, l’occasion est inespérée de transformer un «problème de décolonisation» géré par l’ONU en conflit bilatéral avec l’Algérie.

Le soutien ostentatoire à la déstabilisation de la Kabylie est devenu un levier inespéré, une providentielle monnaie d’échange dans d’éventuelles négociations avec le pouvoir algérien : l’abandon du GPK contre celui du Polisario !

Une position opportuniste qui vire parfois au burlesque. Alors que l’ambassadeur marocain à l’ONU se faisait l’interprète d’une «Kabylie insurgée» en quête d’indépendance, la police royale réprimait violemment les manifestants pacifiques du Rif.

3- Pour les néo-conservateurs américains, qui ont redessiné la carte du Grand Moyen-Orient en faveur de leurs alliés, notamment Israël et l’Arabie Saoudite, une dissidence violente en Kabylie réprimée dans le sang serait le prétexte aux armées des «grandes démocraties» pour prendre pied en Algérie, rétablir la paix et protéger le pays des menaces terroristes qui harcèlent déjà ses frontières.

Comme en Irak, en Libye, au Yémen, et en Syrie. Après avoir subi, comme l’Algérie, les dictatures indigènes avec la complicité des anciennes puissances coloniales, ces pays sont plongés, et pour bien longtemps encore, dans un indescriptible chaos.

Alliances coupables

Ce scénario de l’apocalypse est loin d’être une vue de l’esprit, même si, à force de crier au loup de la «main étrangère» pour discréditer les mouvements sociaux, il a perdu toute crédibilité lorsque la menace, bien réelle, frappe à nos portes. Une analyse sommaire du discours belliqueux contre «l’Algérie coloniale» permet de révéler les dessous d’une agression préméditée. Elaborée par les officines spécialisées dans les coups tordus, il est relayé par les cagoulards qui hantent les réseaux sociaux, en se revendiquant, sans être démentis, du mouvement «souverainiste».

Objectif : la mise en quarantaine — au sens bactériologique — de la Kabylie en lutte, pour éviter la contagion citoyenne dans les régions «normalisées». Intolérance, misogynie, propos racistes, sympathie sans complexe pour les services secrets de puissances hostiles sont revendiquées avec une curieuse ostentation… Toutes les digues de l’intelligence, de la logique, de la raison et de la bienséance ont fini par sauter.

En France, la proximité d’extrémistes rejetés à la marge de la République est exhibée comme une prise de guerre qui va «conforter le combat de la Kabylie pour son indépendance». Comme l’extrême droite identitaire spécialisée dans la chasse au «bougnoule». Comme Eric Zemmour et les nostalgiques de l’Algérie française qui rêvent de reconquête. Comme Bernard-Henri Lévy, le très peu recommandable va-t-en guerre, devenu brusquement un «ami de la Kabylie».

Peut-on revendiquer décemment le soutien d’organisations fascisantes et d’individus sulfureux qui, eux, nous considèrent tout juste comme une force supplétive de leurs fantasmes, l’instrument docile de leurs manœuvres ? Le philosophe en représentation permanente, qui peine à avoir des idées novatrices, a pris la fâcheuse habitude de cultiver une image de dandy sur les ruines des pays qu’il a contribué à détruire.

Faut-il rappeler que lors du Printemps noir de 2001, BHL n’a pas eu un seul mot de compassion pour les 126 jeunes manifestants pacifiques, tombés sous les balles assassines des gendarmes. C’était l’époque où il était bien en cours dans le sérail algérien après avoir donné, quatre années auparavant, l’onction démocratique au régime et couvert de sa notoriété médiatique les dérives sécuritaires qui avaient terni la légitimité de la lutte antiterroriste.

Lorsque le chaos libyen dont il était l’artisan-théoricien s’était installé dans la durée, BHL avait déclaré, lors du dîner annuel du CRIF, l’organisation sioniste ultra que les juifs démocrates et progressistes n’ont cessé de dénoncer : «Je suis allé en Libye en tant que juif.

La disparition d’El Gueddafi, ennemi d’Israël, ne peut être que bénéfique, même si la démocratie n’est pas encore à l’ordre du jour dans ce pays». Faut-il donc se résoudre à voir, un jour, le même BHL, accompagné d’une meute de caméras, poser en bombant le torse dans les restes fumants de la forêt de Yakouren ?

Ou dans les ruines de Bgayet, la ville historique réduite à un amas de gravats ?
Si chaque militant, chaque mouvement politique est libre de ses amitiés, de ses alliances et de ses soutiens, ces errements ne sauraient engager la Kabylie, qui mérite mieux que le rôle de supplétif d’une opération contraire à ses aspirations.

L’exemple des Kurdes, qui ont combattu les barbares daechiens avec un courage peu commun, est encore d’une tragique actualité. L’on ne peut penser sans émotion à cette jeune femme, commandant d’un groupe de résistance qui, entre deux accrochages avec les légions de l’Etat islamique, donne le sein à son bébé.

Traquer la mort pour préserver la vie ! Peut-on oublier Barîn Kobanê, dont le courage a été chanté aussi bien par son peuple que dans les salons parisiens où l’on cause en régurgitant des relents de caviar ; lorsque la jeune combattante de 23 ans est suppliciée, torturée, découpée en morceaux par les troupes conquérantes du très «modéré» Erdogan, peu de «consciences morales» s’élèveront pour dénoncer la barbarie du Grand Turc.

Positionnements contre-nature

Est-ce un hasard ? Alors que l’arbitraire policier tend à se généraliser, alors que les procès pour délit d’opinion se multiplient, alors que les agressions liberticides ont atteint un niveau d’alerte qui soulève l’indignation unanime, alors qu’un embryon de résistance pacifique commence à prendre forme, on propose à la Kabylie de faire preuve de docilité pour se soumettre de bonne grâce à une force de «contrainte».

C’est-à-dire une autorité de fait accompli, dont la cible sera le citoyen kabyle, sommé de renoncer à ses libertés, mettre ses neurones au garde à vous, répudier son devoir de lucidité et accepter les exactions, qui s’annoncent déjà «inévitables», des néo-Pasdarans, véritable «Armée kabyle du salut».

Avec un pouvoir autoritaire plus enclin à la ruse et à la répression qu’à la négociation, le chemin est encore long pour concrétiser le rêve d’une société plurielle, dans le respect de toutes ses composantes ethniques, culturelles, linguistiques et religieuses. Est-il raisonnable pour autant de se tirer une balle dans la tête au milieu du gué ?

Le devoir de lucidité appelle, aujourd’hui plus que jamais, à la vigilance. Tout projet politique, du plus banal au plus farfelu, est légitime dès lors qu’il respecte le débat démocratique, loin des surenchères, des invectives et des intimidations. Qu’on ne s’y trompe pas ! Les rebelles Facebook qui, avec le courage qu’autorise l’anonymat, prônent la violence comme un raccourci pour accoucher l’histoire, les stratèges de bistrot qui glorifient le martyre et le sacrifice… des autres, sont rarement parmi les premiers à prendre le maquis.

S’il faut éviter de céder à la peur dans un contexte où tous les coups semblent permis, force est de reconnaître que l’hypothèse d’une provocation sanglante est loin d’être une vue de l’esprit. Le terrain de cette opération a été préparé depuis bien longtemps.

Par un positionnement contre-nature qui a ciblé les valeurs ancrées jusque-là en Kabylie, depuis l’Etoile nord-africaine jusqu’au Printemps d’avril 1980, les chargés de mission n’ont reculé devant aucune outrance pour cracher le venin de leurs commanditaires sur les héros qui ont façonné l’engagement de plusieurs générations de militants.

Outrage bien singulier à l’histoire, Abane Ramdane serait donc coupable d’avoir assassiné Bennaï Ouali, Amar Ould Hamouda et leurs compagnons berbéristes de 1949 ; Krim Belkacem serait l’artisan du traquenard qui a emporté Abane ; le «sanguinaire» Amirouche aurait décimé l’intelligentsia kabyle qui risquait de faire ombrage à ses ambitions de pouvoir ; Hocine Aït Ahmed se serait vendu aux islamistes pour le perchoir d’une Assemblée nationale dominée par les barbus.

Si nul révolutionnaire n’est exempt d’erreurs, parfois tragiques, il faut relever que dans ce procès en indignité instruit par des procureurs à gages, aucun baron du pouvoir, aucun corrompu du sérail, aucun tortionnaire n’a été convoqué dans le box des accusés.

Ce révisionnisme qui prolonge la crise de l’été 62 participe de la quête permanente de légitimité des vainqueurs venus des frontières, dont le palmarès guerrier se résume aux coups de feu contre les maquisards des Wilayas, et qui s’est soldé par des centaines de morts. A défaut de revendiquer quelque gloire acquise sur les champs de bataille, les planqués de l’extérieur qui ont pris le pays en otage depuis l’indépendance, tentent ainsi de salir ceux qui continuent à leur faire de l’ombre.

De la sous-traitance de cette régurgitation de l’histoire, les nouveaux commissaires politiques sont passés aux fatwas de l’intolérance. En distribuant des brevets de «kabylité» à ceux qui, par conviction, par lâcheté ou sur ordre de mission, sont devenus les chantres d’un suicide collectif, ils renvoient tous les autres dans les catacombes de l’indignité et de la trahison. Dans leurs vomissures prémâchées dans les officines où s’élaborent les conspirations déversées sur les réseaux sociaux, la Kabylie est réduite au rôle de rampe de lancement contre «l’Algérie», devenue un gros mot, une maladie honteuse.

L’autonomie régionale en marche

Face à toutes ces manœuvres, il est temps de distinguer les militants emportés par l’élan de leur enthousiaste sincérité, auxquels il faut tendre une main fraternelle, des mercenaires chargés d’organiser les dérives, qu’il faut isoler. Une seule riposte : protéger et élargir les espaces de liberté, promouvoir la pratique démocratique par le débat nécessairement pluriel où chaque militant, chaque citoyen aura sa place, à visage découvert, sans anathème, sans invective, sans intimidation.

Dans ce débat, les militants pacifiques du MAK ont toute leur place pour promouvoir et défendre leurs convictions, parmi d’autres militants, porteurs d’autres projets politiques, d’autres convictions.
De tout temps réfractaire à l’autorité qui tend à la brimer et à brider sa liberté, la Kabylie ne peut donc «accepter de se soumettre de bonne grâce» à celle d’un GPK replié sur les bords de la Seine, qui rappelle par bien des facettes une histoire récente.

Contrairement à son alter ego qui avait fui le pays en guerre pour revenir en conquérant une fois la paix retrouvée, ce nouveau clan d’Oujda-Montreuil autoproclamé pouvoir de fait accompli, s’essouffle à provoquer une guerre civile qui va lui donner quelque légitimité internationale, à défaut d’avoir le consentement du peuple kabyle qu’il prétend représenter.

Car, le retour vers les années de plomb, la tentation de réinventer le parti unique pour imposer «l’unité d’action et de pensée» de triste mémoire, ne peut engendrer que des affrontements fratricides. En se rêvant dans l’uniforme du général de Gaulle, Ferhat Mehenni risque de se réveiller avec la barbe de Messaâdia, au milieu des dégâts que son aventure ne manquera pas de provoquer.

Malgré tout, rien n’est perdu à jamais. Tout est encore possible. Dans un monde d’incertitudes qui ne pousse guère à l’optimisme, des citoyens sans grade, sans indemnités ni ordre de mission, ont fait le pari de ressusciter l’espoir. Contre les hordes salafistes envoyées à la conquête des villages de montagne pour traquer la paisible spiritualité ancestrale, et imposer l’intolérance d’une religion caricaturale, contre les manœuvres du pouvoir qui peine à normaliser la Kabylie insoumise, la force tranquille de l’autonomie régionale est en marche. Plus qu’un discours, plus qu’un projet, elle se construit concrètement, au quotidien.

Le «concours du village le plus propre» a fait tache d’huile. La démocratie participative est une réalité dans l’ancestrale Tajmaât mise à jour. Le développement durable n’est plus un fantasme de quelque écolo décalé avec une marguerite entre les dents ; chaque week-end, les «exilés» des villes retournent volontairement au village pour participer aux travaux d’intérêt collectif, à côté de ceux qui y sont restés, pour améliorer leur cadre de vie.

A Iguersafène, le comité du «village aux 99 martyrs» rasé par l’aviation coloniale peut annoncer avec cette fierté de ceux qui préfèrent les actes aux slogans : «à part l’électricité et le goudron fournis par l’Etat, tout le reste a été réalisé par les villageois». Le reste, ce sont des rues tracées au cordeau et d’une impeccable propreté. C’est une crèche et un jardin d’enfants. C’est une mosquée où l’on prêche la tolérance et le respect, et qui abrite, dans une harmonieuse cohabitation, le siège du très laïque comité de village.

C’est un centre culturel avec une bibliothèque bien fournie, et un musée dédié à la Révolution. C’est l’eau minérale captée des sources de montagnes et qui coule dans les robinets… D’autres villages comme Zoubga, Boumessaoud, Ath Waâvane, Tiferdout, et tant d’autres encore, moins connus mais tout aussi méritoires, ont réussi le pari d’une modernité décomplexée, bien ancrée dans les valeurs du terroir.

Le Festival Racont’Arts, cet espace itinérant de convivialité, d’échange et de partage qui, sans budget, avec des bouts de ficelle et beaucoup de bonne volonté, a acquis une renommée internationale. Les Cafés littéraire de Bgayet, de Bouzeguène, d’Aokas et de Sidi Aïch, pour ne citer que les plus médiatiques, ont essaimé un peu partout dans la région. Des bibliothèques publiques poussent dans des lieux parfois insolites : cafés maures, abribus, jardins publics, etc. Autant d’initiatives citoyennes autonomes qu’aucun pouvoir autoritaire, aucun «corps de contrainte» ne saura arrêter.

Cette Kabylie qui avance pour construire au jour le jour, pierre par pierre, l’avenir de ses enfants, a besoin de conforter une bien fragile paix civile et d’élargir le champ des libertés. Ceux qui ont connu la guerre d’indépendance, ceux qui ont vécu l’occupation militaire pendant l’insurrection du FFS de 1963/65, ceux qui ont accompagné le deuil des familles des victimes du Printemps noir de 2001, en connaissent la valeur pour la laisser hypothéquer par des coups de tête inconsidérés.

Si vous voulez que le sang coule…

Contraint à l’exil et coupé depuis quelques années des réalités du terrain qu’il ne connaît désormais qu’à travers des rapports frelatés, Ferhat Mehenni est entré dans une autre dimension. Ceux qui ont chanté Tizi Bwassa (l’hymne aux luttes passées, présentes et à venir), Tafsut n Tizi Wezzu (Le printemps de Tizi Ouzou), Nnif d lherma (honneur et dignité) du «troubadour» qui a porté les espoirs trahis de l’Algérie démocratique, de la Kabylie combattante, et de Tamazgha réconciliée avec son passé pour aller vers un avenir solidaire, sont sous le choc. Le «troubadour» flamboyant qui a servi, plus que tout autre, la cause de la liberté, semble aujourd’hui otage d’un GPK interlope, qui promet à la Kabylie des souffrances, du sang et des larmes pour une cause occulte.

Non, cher Ferhat, ne crache pas sur le passé pour justifier les dérives du présent, qui préparent un sombre avenir. C’est ce «troubadour» que tu traites aujourd’hui avec mépris qui a porté, haut et fort, les valeurs pour lesquelles tu as sacrifié une carrière qui aurait pu être «rentable», hypothéqué ta liberté dont tu as été si souvent privé, ignoré le confort de ta famille qui a longtemps vécu de la solidarité militante pendant que tu moisissais dans les cachots humides de Lambèse et les cellules de condamné à mort de Berrouaghia.

Au moment où la Kabylie risque de basculer dans l’inconnu, je t’invite à écouter la voix de ton cœur, dans l’intimité de ta conscience.
Je t’invite à penser aux jeunes militants du MAK qui t’adulent comme un prophète et dont l’enthousiasme risque de se fracasser contre l’impasse d’un combat douteux.

Pour les avoir vus, non sans une pointe d’admiration, chaque 20 avril, chaque 12 janvier, sur le terrain des luttes, j’ai pu mesurer leur engagement désintéressé, dans un climat politique pollué par les redditions et les plans de carrière. Malgré les erreurs compréhensibles d’une jeunesse qui aspire à s’affirmer, leur quête d’idéal pour façonner un désir d’avenir est un gage d’espoir.

N’avons-nous donc, toi comme tous les militants de notre génération, rien d’autre à leur offrir que le choix entre la course à la mangeoire d’un système que nous feignons encore de combattre avec plus ou moins de sincérité, et l’aventure hautement risquée, qui vise à entraîner la Kabylie dans le rôle indigne de supplétif, dans une guerre qui n’est pas la sienne ?

Je t’invite à avoir une pensée pour toutes les mères qui ont déjà pleuré un fils tombé à la fleur de l’âge, et à celles qui risquent de le faire si ton appel, suicidaire pour la région et tragique pour le pays, trouvait écho. Comme ta propre famille avec laquelle nous avons tous pleuré Améziane, l’aîné de tes enfants assassiné dans des circonstances troubles que la justice peine à élucider.

Je t’invite à mesurer l’ampleur du chaos qui menace la Kabylie, et dont tu risques d’être le vecteur consentant. Accepteras-tu de voir chaque village, chaque quartier, chaque rue, devenir le terrain d’affrontements fratricides ?
Je t’invite à écouter ces vers que le «troubadour» d’Imazighen Imula a chanté avec une conviction qui force, aujourd’hui encore, l’admiration et le respect :

Ma tebgham tazla idammen
I y idammen nwen kunwi
Zwiret akwen nwali
A syadi imeqranen
(Si vous voulez que le sang coule,
Et votre sang à vous,
Passez devant qu’on vous voit,
Vous, messieurs qu’on appelle grands).

Ce cri du cœur et de la raison que tu as porté comme une lanterne qui balisait la folie de nos rêves, les militants kabyles de plusieurs générations, dans la pluralité de leurs convictions, sont encore très nombreux à y croire. J’ose espérer que, malgré les apparences, ton verbe a dépassé ta pensée, et que tu ne l’as pas définitivement renié.


Arezki Aït Larbi, El-Watan du 11 juin 2018. 

vendredi, juin 01, 2018

Karim Akouche reçoit le grand prix « Lys Arts et Culture »

Karim Akouche
Karim Akouche, poète, écrivain et éditeur a reçu le grand prix « Lys Arts et Culture » décerné par l’agence de presse Médiamosaïque. 
Ce prix lui a été remis lundi 28 mai à Montréal, au Théâtre St-James. 

Le jury a été notamment séduit par son roman La Religion de ma mère et ses apports aux arts et à la culture du Québec.

Il dédie cette récompense au blogueur kabyle Merzouk Touati, condamné à 10 ans de prison en Algérie.

Karim Akouche aime à rappeler que l'écrivain est un agitateur des mots et gardien de la libre pensée. « Rien ni personne ne peut le faire taire. Il a le droit de secouer les endormis, de heurter les belles âmes, de choquer les bonnes consciences » souligne-t-il.
Et d’ajouter : « Écrire, c'est interroger son cœur qui bat. Écrire, c'est se murmurer des mélodies fragiles. Écrire, c'est dessiner les fantômes qui hantent l'enfant que l'on n'a jamais cessé d'être. Écrire, c'est planter un scalpel dans sa chair pour en sentir la douleur. Écrire, c'est coudre ses blessures avec la pointe de son stylo. Écrire, c'est saisir les failles de l'histoire qui triche. Écrire, c'est noyer le mensonge dans le fleuve absurde de la vie. Écrire, c'est insuffler de la chaleur dans le cœur glacé des hommes.
Écrire, c'est répandre la lumière sur les yeux aveugles du monde. »

jeudi, avril 26, 2018

Colloque : Géographies de Kateb Yacine

Kateb Yacine
Guelma, en Algérie, prépare un colloque sur les Géographies de Kateb Yacine prévu du 27 au 29 novembre 2018.  Un appel à contribution est lancé. 

« Il y a, dans l’œuvre de Kateb Yacine, une cartographie de l’espace qui s’appuie sur des données géographiques précises. Des villes : Bône et Constantine, Sétif et Guelma, mais aussi la Mecque, Marseille ou Paris… Des fleuves, comme  la Seybouse ou le Rhummel, des reliefs comme les gorges de Constantine ou le mont Nadhor…

Ces espaces construisent dans l’œuvre des itinéraires qui ont une fonction configurante. Nedjma peut se lire comme une errance circulaire, d’une ville à l’autre, d’un fleuve à l’autre, avec, au centre, le mont dont la tribu tire son identité.  Dans Le Polygone étoilé, Lakhdar s’embarque à Alger pour Marseille, en route vers Paris, en empruntant la route du Rhône où commence la saga de l’immigration. Comme au théâtre, Mohammed prend ta valise…L’itinéraire se complique dans une pièce comme L’Homme aux sandales de caoutchouc qui juxtapose autour du combat mené par l’oncle Ho, la France qui recrute des Maghrébins pour aller combattre au Vietnam, l’Amérique de « Niquesonne », et celle de la misère sur les trottoirs de New-York,  la Russie de « Nikita », avec une excursion dans la planète Mars…

Les titres eux-mêmes sont liés au tracé cartographique puisque « Nedjma » c’est bien entendu l’étoile, qu’on retrouve encerclée par le polygone dans le roman suivant…

Si la géographie de Kateb, dans le récit, comme au théâtre, peut articuler les séquences et les événements, ou au contraire devenir un opérateur de discontinuité, il demeure évident que les noms de lieux, comme les itinéraires qu’ils permettent, ont toujours une valeur symbolique. Sous la géographie katébienne se cache donc une topographie plus intime nourrie par les hantises de l’écrivain face à l’histoire. Face à sa propre histoire.

Il y a donc différentes manières d’aborder les « géographies de Kateb » en mobilisant toutes les données de la théorie littéraire ou en inventant d’autres modèles, car on voit bien qu’ici, la notion traditionnelle de cadre, est inopérante, de même que celle de description… Il y a bien un regard descriptif chez Kateb, mais qui ne peut se référer à l’esthétique réaliste sur laquelle se sont fondées la plupart des études dans ce domaine.

Autant de questions que ce colloque se devra de poser et d’approfondir pour une meilleure connaissance de l’écriture même de Kateb. »

Contributions :