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jeudi, mars 07, 2019

Sadek Hadjeres : 8 mars 2019 et Le génie d'un peuple en marche


Sadek Hadjeres
Mai 1945, Novembre 1954, Décembre 1960, Juillet 1962, Avril 1980, Octobre 1988, et désormais Février/Mars 2019. Sans remonter aux héroïques actes de résistance du 19ème siècle, la filiation entre les moments fondateurs de la Nation algérienne est là.

Les contempteurs du Peuple avec une majuscule, ceux qui le dénigraient, le traitant tour à tour de populace – ghachi-, d’avachi et de résigné. Ceux qui ont douté de lui et lui ont dénié un destin collectif. Ceux qui l’ont infantilisé, divisé, détourné et tenté de l’avilir. Ceux qui persistent dans le mépris au point de vouloir perpétuer un système vomi en lui proposant un cadre en guise de guide. Ceux- la qui par une énième manœuvre ont cru pouvoir l’abuser. Eh bien tous en sont pour leurs frais ! 

Au soir de ma vie, l’intervention immense de ce peuple, mon peuple, me procure un immense bonheur et me donne l’occasion de le saluer et de lui rendre hommage pour ce qu'il fait et pour ce qu’il est : le continuateur des glorieuses luttes d’émancipation passées, le prolongateur de l’action de toutes celles et tous ceux qui sont tombés afin que notre grand pays puisse avoir le bel avenir qu’il mérite. Celui d’une Nation digne et debout qui accueille et protège ses membres contre la voracité des appétits déchaînés tant « algériens » qu'étrangers.

Voilà donc que les Algériens administrent au régime honni et à ses suppôts étrangers la démonstration de sa maturité citoyenne et civique. Cette belle jeunesse qui défile et manifeste pacifiquement, civilisée et optimiste, nous oblige et nous dit la préfiguration de l’avenir qu'elle souhaite.

Les plus âgés les accompagnent et partagent les mêmes espoirs.

L’élan populaire qui secoue l’Algérie et stupéfait les opinions internationales a pris de court la classe prédatrice « bouteflikienne » et ses mentors marionnettistes qui tirent les ficelles. Ce ne sont pas les déclarations de dernière minute de Trump, Macron ou de l’Union européenne qui pourraient tromper le peuple algérien. Celui-ci sait que les représentants de l’oligarchie financière mondialisée ont soutenu, soutiennent et soutiendront toujours les valets qui servent leurs intérêts. Autrement, il leur était aisé de dénoncer le blanchiment par nos satrapes des milliards volés à la Nation dans des acquisitions immobilières somptueuses et dans le remplissage des comptes bancaires par de l’argent sale. Il leur était pourtant facile, comme le font actuellement les gouvernements américain et occidentaux envers les russes, les iraniens ou les vénézuéliens qu'ils déclarent « non grata », d’interdire à nos ploutocrates en tous genres l’accès de leur pays et de geler leurs avoirs.

Bien au contraire, ils leur délivrent cartes de séjour et passeports sans jamais enquêter sur l’origine des fonds investis ou détenus. Les règles comptables comme l’existence d’organismes tels que TRACFIN permettent d’identifier les flux immédiatement. Pourquoi le feraient-ils du reste puisqu'ils en connaissent l’origine. A savoir les pots de vins qu'ils leur versent en contrepartie du bradage de pans entiers de notre économie nationale.

L’ultime tentative de leurs « cabinets noirs » d’ourdir dans la précipitation un nouveau plan afin de gagner du temps pour tenter de sauver ce qui peut l’être de leur point de vue en retardant leur déconfiture d’une année ne devait qu'échouer. D’autant qu'ils comptaient mettre à profit ce délai supplémentaire afin d’achever l’exécution de la feuille de route que l’oligarchie financière mondialisée leur a dictée, à savoir liquider ce qui reste encore d’autonomie et de propriété nationale, par la réduction de la fiscalité pétrolière, la privatisation de Sonelgaz, d’Air Algérie/Air Tassili, des Chemins de Fers et de la distribution d’eau etc … et par la destruction totale des protections sociales et du code du travail. Singeant en cela ce qui se fait dans les pays capitalistes dominants. Ce faisant, ils utiliseraient ce répit pour perpétuer leur domination directe et indirecte, leur pillage systématique, mais surtout ils mettraient à profit ce temps gagné pour verrouiller par des mesures irréversibles leur emprise sur l’ensemble du pays.

Cette manœuvre grossière n’a trompé personne. Les Algériennes et les Algériens qui ne participent pas à l’entreprise de pillage l’ont vécue comme une provocation. Une de plus qui n’a eu comme conséquence que de provoquer un surcroît d’indignation, un renforcement et un élargissement de la mobilisation populaire et de cercles et personnalités politiques enclins jusque-là à nourrir des illusions.

Comment conjurer les dangers qui peuvent advenir ?
Le Peuple en alerte nous administre par son action quotidienne les leçons qui conviennent :

- la paix, le calme et la force dans la sérénité
- la vigilance aiguisée
- l’union dans la diversité des origines géographiques, linguistiques, d’appartenance idéologique et de croyance 
- et enfin, mais ce n’est pas la moindre, la mixité.

Jusque-là, An-nidham, le Régime et ses mentors impérialistes, s’évertuaient à semer les ferments de l’atomisation de la société voire du pays. Le Pouvoir savait de quoi il parlait quand il évoquait la « main étrangère » puisqu'il lui indiquait où frapper. Rompu aux manœuvres de division et de diversion depuis des décennies avec malheureusement un certain succès, il n’a pas vu, cette fois, venir la magistrale gifle assénée par le mouvement patriotique, démocratique et social des larges masses populaires. En quelques jours, ce qui couvait depuis des années leur a explosé à la figure.

D’ores et déjà, il est possible d’affirmer que le Peuple a déjoué ces premiers pièges et qu’il enregistre ses premiers succès depuis qu’il a emprunté fermement la voie pacifique et l’unité d’action autour des intérêts communs et supérieurs du pays, rejetant les divisions et manipulations à caractère idéologique, confessionnel, linguistique, régional et autres.

Cette vigilance collective doit être renforcée et étendue. Bien que sévèrement ébranlé, le Régime et ses suppôts extérieurs ne lâcheront prise et leurs menaces ne seront définitivement neutralisées qu'à la condition de s’appuyer sur une meilleure information et une plus grande conscience des dangers et des enjeux réels. Il n’abdiquera pas sans résister. Sa volonté d’organiser la lutte de tous contre tous, malgré ses affirmations, demeure intacte.
Les aspirations et les sentiments légitimes et sacrés de patriotisme, de liberté, de dignité, de justice sociale, de soif de bien-être et d’épanouissement culturel ne se discutent pas ni ne se négocient. Ils sont les fondations sur lesquelles il faut et il est possible de reconstruire.

Toutefois l’effort doit aussi porter au-delà.
Ce vendredi 8 Mars offre une nouvelle occasion d’élever la qualité grandissante du niveau de conscience de nos compatriotes, qualité qui est la caractéristique de ce mouvement de libération politique, économique, social et culturel actuel.
Trois grandes convergences nationales et populaires peuvent contribuer à donner à cette journée mémorable de l’Union et du « Soumoud » une ampleur inégalée pour l’avenir.

La première est l’union de toutes les composantes opposées à tout compromis avec le Régime.
Ni élection, Ni conférence nationale telle qu’avancée par le pouvoir !

La seconde concerne l’action en direction des travailleurs organisés aux côtés des agriculteurs, des paysans, des étudiants et des lycéens, des travailleurs isolés et des chômeurs, des membres des forces de sécurité et militaires autres que ceux du Pouvoir corrompu- ils sont des centaines de milliers qui ne vivent que de leur soldes ou de leurs traitements-, de militants sincères mais trompés de la base du FLN et de l’UGTA, notamment dans les campagnes, auxquels il convient d’ouvrir les yeux par une information véritable sur ce qui se joue actuellement. 

Isoler les dirigeants compromis et corrompus est le maître mot aujourd'hui. S’efforcer de faire le lien entre les difficultés de la vie quotidienne et les mesures économiques qui ont été prises ou qui risquent de l’être au cours de la période qui vient si la vigilance n’est pas à la hauteur. Les algériens éduqués et formés, les militants syndicaux, les économistes, les sociologues, les juristes sont désormais face à leurs responsabilités devant l’Histoire. Beaucoup trop de nos frères et camarades ont versé leur sang pour qu'aujourd'hui nous ne nous sentions pas concernés. Éclairer le Peuple sur les enjeux économiques et géostratégiques ne peut que renforcer la Vigilance et l’Union.

Plus que jamais le mot d’ordre « Penser Global et Agir Local » est d’actualité. Un exemple parmi mille. La bataille sans concessions de nos frères de Ain Salah contre l’exploitation du gaz de schiste.
Eux avaient compris de suite le danger mortifère de ce projet, la liquidation de la ressource vitale : l’eau. Leur mobilisation, face au rouleau compresseur du régime et à la répression qu'ils ont subie ne peut que forcer le respect. Cependant la mobilisation est restée circonscrite à leur seule région. Qu'en aurait-il été s’il y avait eu une campagne de dénonciation du régime- inféodé aux multinationales- et d’information de la population. Cette campagne aurait permis d’expliquer que Total, qui s’est vu interdire l’exploitation du gaz de schiste dans son pays par une loi votée par l’assemblée nationale française a pu le faire chez nous sans restriction. Moyennant quoi, les multinationales faisaient coup double : les vendeurs de systèmes de forage - américains- abaissaient en multipliant leur nombre leur prix de revient et réalisaient ainsi un surprofit, tandis que Total augmentait son volume d’extraction et donc ses profits. Question : lesquels parmi les kleptocrates algériens ont touché les pots de vin et à quel montant s’élèvent-ils ? Quel est le prix de la trahison ? Porter à la connaissance du plus grand nombre ce type d’information, contribue à élever les capacités de vigilance collective et de mobilisation.

Enfin, ce 8 mars est l’occasion exceptionnelle d’une reconnaissance encore plus importante du rôle irremplaçable tenu par nos femmes, nos sœurs et nos filles dans les luttes libératrices, dans les grandes avancées du peuple algérien dans tous les domaines. L’occasion de renouer avec une tradition séculaire, avec les grandes heures de la lutte d’émancipation, de Fadhma N’Soumeur à Hassiba Benbouali, et de toutes les autres héroïnes célèbres ou anonymes, citadines ou villageoises. Il s’agit de plus d’une grande moitié de notre population. Comment pourrait-il en être différemment dans ces heures historiques que vit notre Nation. Leur participation courageuse, sensible et intelligente aux grandes luttes actuelles sera certainement un des acquis les plus précieux de l’avancée démocratique en cours et une garantie de sa pérennité.

Vive la lutte patriotique du Peuple en mouvement pour une Algérie Libre et Souveraine, Démocratique et Sociale.

Sadek HADJERES
Socialgerie.net
6 mars 2019

dimanche, janvier 03, 2016

Sadek Hadjeres : Hocine Aït Ahmed, le frère de lutte et les espoirs populaires

Sadek Hadjeres militant nationaliste algérien

Je publie ici, pour la pertinence du sujet, l'article de Sadek Hadjeres, paru dans le quotidien algérien El-Watan du 3 janvier 2016. 

Le soir de son décès, je l’ai dit à sa famille, aux dirigeants du (Parti du Front des forces socialistes) FFS et à l’opinion : le meilleur hommage à lui rendre est de faire fructifier dans un environnement national et mondial toujours plus difficile et complexe, ce qu'il a apporté à son peuple, les enseignements de son long parcours de luttes.

Je ne m’attarderai pas sur les événements, les actions et les valeurs que nous avons partagées, ensemble ou à distance, depuis notre patriotique et inoubliable « groupe PPA de Ben Aknoun » (année 1944-45). Au-delà des faits, déjà évoqués ou susceptibles de l’être plus tard, je voudrais m’en tenir à quelques points dans l’itinéraire de notre regretté l‘Hocine, que je crois essentiels pour l’avenir.
Son parcours d’homme et de militant a illustré hautement le parcours de ceux, innombrables et souvent anonymes, qui face aux épreuves et aux sacrifices, ont refusé la fatalité, le désespoir, l‘esprit de soumission ou les séductions et les compromissions de toutes sortes.

Une qualité précieuse et nécessaire quand un peuple, une nation, une société, décident de briser le cercle de leur humiliation matérielle et morale. Qualité de plus en plus majoritairement appréciée, qui explique pourquoi l’annonce du décès a soulevé une haute vague d’émotion et de respect populaire, en même temps qu’un concert de louanges venant de certains qui n’avaient cessé de le calomnier et déformer le sens de sa vie militante On dit bien chez nous : Ttoul hiatou, kan yechtaq themra ; ki mat, meddou lou 3ardjoun ». (Toute sa vie on lui refusait une datte ; à sa mort on lui en a offert tout un régime).

Cet hommage du vice à la vertu aura eu au moins un mérite : mettre en lumière la dimension nationale de l’homme politique attaché aux souffrances et au sort de son peuple. La nation s’est reconnue en lui, alors qu’on a voulu en vain réduire sa stature à celle du leader charismatique d’une seule région du pays. L’aveu tardif et opportuniste de certains, à des fins démagogiques, confirme à quel point l’expérience nationale et sociale des uns et des autres, a amené les gens de courants et d’obédiences multiples à un constat commun.
Les orientations défendues par Ait Ahmed depuis sa jeunesse se résument à la fidélité à la soif de liberté, de paix, de vérité et de justice sociale de ses compatriotes.

La peine et l’émotion des Algériens n’ont eu d’égale que leur indignation envers le gâchis immense occasionné depuis l’indépendance à la communauté nationale par l’ostracisme des pouvoirs en place à l’encontre des orientations de sauvegarde nationale que Ait Ahmed préconisait. C’est pourquoi de larges milieux patriotiques ont exprimé le sentiment d’une grande perte. Or, sa disparition physique, inscrite dans un destin biologique inexorable, ne serait une perte irréparable pour la nation et la société, que si le message et l’exemple de ce grand militant devaient rester sans relais ni lendemains à un moment crucial de notre Histoire.

Le décès de Da L’Hocine intervient dans un contexte algérien et international des plus graves. Jamais les coups déjà portés contre l’existence et l’intégrité des peuples et des Etats-nations du pourtour méditerranéen et de l’Afrique n’ont été aussi grands. Loin de décourager et d’affaiblir la portée du combat que Ait Ahmed a mené, ce contexte donne l’occasion d’un bilan historique collectif et mobilisateur. Il rend plus sensible le besoin des qualités humaines et politiques que le dirigeant défunt a déployées successivement dans le PPA, le FLN puis le FFS. Les hommages populaires, l’estime des élites et des cadres sérieux et soucieux des intérêts de la nation et de la société, donneront ainsi plus de force aux enseignements de son combat politique.

Ici, je ne décrirai pas les faits dans leur déroulement, ils sont de plus en plus connus. J’attirerai plutôt l’attention sur une thématique dont l’impact a eu à plusieurs reprises une grande importance et reste aujourd’hui d’une actualité brûlante, quant au choix des voies et moyens pour la solution des problèmes vitaux posés au pays.

Comment pour Ait Ahmed se sont présentées les relations entre les formes armées ou pacifiques du combat politique ? Pour lui, avant comme après l’indépendance, il s’agit d’interactions constantes, avec un impact positif ou négatif selon la façon appropriée ou non dont les acteurs sur le terrain conduisent les imbrications ou les successions de ces formes de lutte.

D’autres, involontairement ou consciemment (à des fins particulières), ne distinguent pas ce que ces phases ou formes de lutte ont à la fois de commun et de particulier. Ils n’arrivent pas à comprendre une chose basique : ce n’est pas un hasard si Ait Ahmed, à deux étapes de notre Histoire, a su mener ses luttes de deux façons qui à tort leur paraissent contradictoires. D’un côté il fut l’ardent révolutionnaire qui avec d’autres a inspiré en 1947 la création de l’OS, instrument préparatoire du futur combat armé. En même temps, il fut celui qui, pendant la tragédie nationale des années 90, appela à emprunter la voie pacifique et démocratique pour dépasser et mettre fin à la monstrueuse dérive antinationale.

Ce qu’il faut comprendre de ces deux orientations en apparence diamétralement opposées, c’est qu’elles ont en commun le souci de mobiliser pour la sauvegarde nationale, en s’appuyant sur l’effort de conscience et d’analyse politique, sur un esprit constructif de rassemblement, une volonté de comprendre le vécu et les aspirations de la base populaire.

Des hommes politiques comme Ait Ahmed, Abbane, Benmehidi, Mehri et tant d’autres l’ont bien compris. Est-ce que vont le comprendre (on peut en douter) les autorités qui, en proclamant les huit jours de deuil, ont mis unilatéralement en relief l’hommage mérité que la patrie doit aux pionniers et combattants de la guerre d’indépendance, tout en laissant dans l’ombre l’opposition pacifique au régime antidémocratique instauré après l’indépendance et les orientations constructives préconisée par les courants et forces démocratiques et de progrès ?

En fait, aux yeux de la plupart, le temps continue à démêler le vrai du faux. Face aux prises de conscience qui continuent, aucune piètre manœuvre ou dérobade bureaucratique ne pourra remplacer l’exigence d’un bilan critique sur les graves atteintes portées depuis l’indépendance aux évolutions pacifiques dont l’Algérie a profondément besoin.

Aucune larme de crocodile de ceux qui n’ont cessé de calomnier directement ou sournoisement l’engagement rassembleur du regretté Ait Ahmed, ne parviendra à faire oublier le caractère démocratique de son action d’opposant après l’indépendance. Aucune manœuvre politicienne ne pourra occulter le fait que pour lui, il s‘agit d’un refus global et de principe du régime et non d’une opposition manœuvrière à l’une ou l’autre des composantes des pouvoirs en place. Il n’est pas possible de dissocier le contenu des deux périodes d’avant et après l’indépendance.

Il n’est pas possible de vider la guerre de libération, « ath-thaoura -l- djazairiya », de sa vocation populaire, démocratique, sociale et anti-impérialiste, qui lui était assignée par les appels du 1er novembre 54, la Charte de la Soummam et le programme de Tripoli. L’attachement de Ait Ahmed à l’option pacifique et démocratique, était-il fondamental, exprimant sa forte conviction, ou était-il seulement tacticien et à géométrie variable pour des opportunités de pouvoir ? Il est possible de vérifier concrètement la nature et la continuité de cet attachement à l’occasion des moments cruciaux qui mettent à l’épreuve chaque acteur politique.

Un moment révélateur, s’ajoutant aux épisodes précédents de la crise meurtrière de l’été 1962, est à mon avis celui de sa claire et courageuse protestation contre l’interdiction du Parti Communiste Algérien dès novembre 1962, sous la présidence de Benbella. Il fut la seule personnalité à assumer cette position de principe, dans l’environnement trouble et plein de revirements opportunistes de cette période de l’automne 1962. Le président Ferhat Abbas lui-même, ne l’a pas fait, alors qu’il était probablement l’un de ceux qui mesuraient le grave précédent que constituait cette interdiction pour l’avenir du pays.

Ce n’est pas une forte sympathie pour le mouvement communiste algérien ou mondial qui inspirait ainsi Ait Ahmed. Comme l’indiquait sa déclaration, il a osé ce geste significatif parce que, à la différence de nombreux secteurs nationalistes anesthésiés par une guerre dévastatrice ou idéologiquement désorientés, il entrevoyait mieux la rupture qui s’était dessinée avec les engagements démocratiques et sociaux du 1er novembre 54.

Dans le paysage politique nouveau de fin 1962, où le « parti unique » n’était pas encore institutionnalisé, l’agression ouverte contre le PCA, suivie du coup de force contre le Congrès de l’UGTA deux mois plus tard, avait un sens : le PCA était alors, le seul parti existant à mettre en garde l’opinion contre les dangers du parti et de la pensée uniques. Il préconisait le débat et le large rassemblement dans l’action démocratique et pacifique des forces nationales dans leur diversité, autour des tâches urgentes d’édification.

Son interdiction aggravait l’orientation de la vie politique vers les voies néfastes des épreuves de force. Tout cela portait en germe les désastres des décennies suivantes, en dépit des perspectives fabuleuses qui pouvaient s’ouvrir pour l’Algérie si les personnalités, les forces et les courants qui avaient arraché l’indépendance s’étaient concertées et unies autour des taches communes vitales au lieu de sombrer dans les affrontements hégémonistes.

Par sa prise de position clairvoyante dès la première année de l’indépendance, Ait Ahmed anticipait déjà sur les positions qu’il défendra au cours des décennies suivantes. Selon moi, la solution pacifique des conflits d’intérêts ou d’orientation idéologiques et identitaires était déjà chez lui une position de principe et non un acte d’opposition conjoncturelle.

Sa conviction s’inscrira durablement dans les orientations qu’il prendra dans les décennies suivantes. Sa portée est générale, elle n’est pas atténuée par la parenthèse malheureuse de 1964 avec le faux-pas de la résistance par les armes, symétriquement et en riposte au système de violence et de domination instauré au cours de l’été 1962 par le coup de force militariste de l’état-major de l’ALN des frontières.

Comment expliquer - et sous l‘effet de quel élément du contexte confus du dernier trimestre de 1963 - Ait Ahmed fut amené avec ses compagnons et malgré ses convictions profondes, dans le piège et l’option de la militarisation de son opposition politique et démocratique ?
La militarisation de la résistance légitime à l’arbitraire était obsolète dans une Algérie devenue indépendante et dont la population éprouvée par sept ans de guerre aspirait intensément à la paix. Par surcroît, cette résistance armée était dangereusement localisée à une seule région du pays particulièrement vulnérable au risque politique (à l’échelle de toute l’Algérie) d’accusations de division nationale sur une base identitaire.

Pourtant les documents programmatiques qui avaient accompagné la fondation du FFS en septembre 1963 allaient dans le sens d’une grande bataille politique démocratique compatible avec des voies pacifiques à l’échelle nationale. Leur application sur le terrain, comme semble l’indiquer la fin du document fondateur du FFS, était confiée à la discrétion d’un organisme exécutif.

Faute de documents autorisés et accessibles, la question encore obscure et douloureuse à toutes les mouvances patriotiques et de progrès, ne commencera probablement à s’éclairer que par des témoignages et travaux de chercheurs historiens. Pour les nouvelles générations, une évaluation objective et nuancée réduira à néant les procès d’intention propagandistes visant à discréditer les positions de fond authentiquement démocratiques d’un leader national comme Ait Ahmed.

Il me parait certain, et les décennies suivantes l’ont confirmé, que ces évènements des années 60 auront grandement renforcé chez Ait Ahmed et le FFS, la conviction que seules les mobilisations dans les voies démocratiques et pacifiques répondent aux besoins du développement harmonieux, économique, culturel et dans tous les domaines de l’édification de l’Algérie post coloniale.

Cet enseignement précieux, le FFS avec Ait Ahmed est l’organisation partisane qui l’a de plus en plus intégré dans son patrimoine politique et idéologique à travers des épreuves difficiles à affronter dans un contexte algérien dominé par une forte culture de l’alignement sur les rapports de force armé, au détriment du rôle nécessaire du politique dans une voie démocratique.

En fait, cette question capitale a concerné et marqué de façon aiguë, positivement ou négativement, le parcours de toutes les mouvances politiques et idéologiques du pays dans le contexte d’aujourd’hui. Aucune formation politique, quelle que soit sa sensibilité idéologique ou identitaire, n’a échappé temporairement ou durablement au cours de l’après-indépendance, à la tentation d’instrumentaliser politiquement la force armée, que ce soit dans sa propre action ou dans ses orientations d’alliances de nature à entraîner le renoncement à son autonomie et ses principes fondateurs.

Cette tentation, héritée de certaines dérives et pratiques graves de la guerre d’indépendance, avait pourtant fait l’objet de mises en garde clairvoyantes durant la guerre d‘indépendance. On sait comment ont été sabordées certaines recommandations essentielles de la Charte de la Soummam, elles-mêmes inspirées de l’esprit hautement politique de l’appel historique du 1er novembre 54. Et, durant les décennies successives de l’indépendance, toutes les aventures sans exception, visant à substituer l’intervention armée à de saines et démocratiques compétitions ou rassemblements politiques, ont aggravé le sort des espoirs démocratiques et sociaux.

Le coup de force de l’été 1962 a inauguré ce cycle infernal, inspirant et acculant divers segments de l’opposition au recours aux mêmes mentalités et stratégies perverses. Par contre il est possible de constater que les seules avancées dans les espoirs et dans l’édification nationale depuis 1962, se sont produites dans les moments où ont progressé dans l’Algérie profonde l’implication active, la participation consciente de la société et les mobilisations démocratiques, respectueuses de l’autonomie de toutes les instances partisanes et du mouvement associatif.

Des moments où a progressé dans les esprits le besoin de consensus positifs et mobilisateurs, c’est-à-dire répondant véritablement à l’intérêt commun de l’Algérie saine et majoritaire, à l’exception des couches prédatrices, celles des fauteurs d’arbitraire et des inféodés à l’impérialisme. Est-il possible à l’Algérie de vivre encore des avancées beaucoup plus sûres et massives alors que de graves périls se sont accumulés sur la nation et la société ? Apparemment, nous en sommes encore loin, quand on observe la scène politique d’aujourd’hui, le cynisme et la vulgarité avec laquelle les représentants des cercles dirigeants s’expriment et gèrent les affaires du pays, le mépris dans lequel ils tiennent leurs concitoyens en écrasant impitoyablement leurs intérêts sociaux et toutes leurs aspirations légitimes.

Mais en même temps cet état des lieux explique pourquoi à l’occasion du décès et des obsèques d’un héros national de la démocratie, un autre modèle de pratique politique est mieux apparu à la société en quête de gestion digne, propre et responsable des intérêts et des affaires du pays. Des raisons de ne pas désespérer apparaissent. L’espoir est devenu beaucoup plus fondé, quoique confronté aux plus grandes difficultés, à l’exemple de l’itinéraire semé d’obstacles et de dangers de Hocine Ait Ahmed.

Depuis qu’il n’est plus présent physiquement parmi ce peuple qu'il aimait, les idées et l’exemple de ce grand dirigeant exercent une attraction encore plus grande, tant ils incarnent ce à quoi aspire le citoyen. C’est dire à quel point s’impose un devoir que Ait Ahmed considérait comme l’atout majeur du projet national, démocratique, social et culturel : faire converger l’action avec l’élévation de la conscience politique !. Après l’émotion et la grande ferveur, vient pour tous le moment de la réflexion et de la mobilisation Tu es toujours présent avec nous, L’Hocine !

Sadek Hadjeres




samedi, août 03, 2013

Henri Alleg : un témoignage de Sadek Hadjeres


Voici un témoignage précieux de Sadek Hadjeres, qui parle d’un autre grand homme, Henri Alleg. Tous les deux sont Algériens. Et ce témoignage qui date de 2005 s’adresse aux nouvelles générations d’Algériens qui n’ont pas connu la guerre et les premières années de l’indépendance de l’Algérie. Ce témoignage qui date de 2005 a été publié par Sadek Hadjeress sur son blog Mouvement social algérien et reproduit ce samedi par un journal dont je respecte et adhère à sa ligne éditoriale, Le Quotidien d’Oran. En le publiant dans ce carnet Web, je pense à mon ami, Christian Buono, un grand frère qui a connu Henri dans la même cellule pendant l’écriture de La Question.
M.B.

En quoi Henri Alleg est-il précieux aux nouvelles générations ?

par Sadek Hadjeres

Figure respectée du mouvement national et du journalisme algérien, personnalité de notoriété internationale, Henri ALLEG nous a quittés après une vie bien remplie de combattant tenace, exemplaire d'intelligence et de générosité.

Comme ses enfants, sa famille, ses innombrables amis, nous ne serons plus sous le charme de sa silhouette souriante et bonhomme de « little big man », sincère et direct, au regard malicieux derrière ses lunettes cerclées ; plein d'allant et d'énergie, d'humour et du sens de la dérision, irradiant la sympathie autour de lui. Malgré l'inexorable fait accompli biologique, il est encore parmi nous, dans les esprits et les cœurs, par la qualité et l'envergure de son parcours.

Chacun l'a exprimé à sa façon. Une ancienne militante aux convictions laïques m'écrit en réprimant à peine un vœu irréaliste: « des gens comme lui ne devraient pas mourir ! » Des citoyens en nombre le tiennent pour un des leurs et l'expriment sur le registre religieux : « Allah irahmou, que Dieu le tienne en sa miséricorde ». En France, son témoignage « La Question » avait en son temps et jusqu'à aujourd'hui suscité l'émotion et de fortes solidarités dans un éventail diversifié d'opinions. Chez tous, c'est l'admiration envers le courage physique et moral, mais aussi et surtout politique.

L'homme qui a vaincu les tortionnaires

L'émotion admirative se retrouve chez toutes les générations, parce que le fléau de la torture érigée en système est toujours prêt à rebondir, comme une hydre à plusieurs têtes. Huit ans après que Henri, victime des racistes colonialistes ait eu l'honneur de le démasquer par son vécu et sa plume, Bachir Hadj Ali a retracé dans « L'Arbitraire » comment à son tour il a dit « NON » aux sbires d'un pouvoir se réclamant du nationalisme tout en torturant au long des décennies ses propres nationaux. Une vingtaine d'années plus tard, des dizaines de jeunes, syndicalistes et militants étaient atrocement torturés après avoir été arrêtés « préventivement » à la veille des manifestations d'Octobre 1988. Nombre de ceux qui dans les comités contre la torture ont dénoncé ces actes ont été mystérieusement assassinés dans les années suivantes. Les années 90 ont été celles des sévices d'une barbarie inouïe, perpétrés sous la responsabilité des clans hégémonistes rivaux et le déferlement de haines civiles à grande échelle, trahissant aussi bien les valeurs religieuses que républicaines dont les uns et les autres se réclamaient. Rien ne dit que les actes d'arbitraire qui jalonnent aujourd'hui le quotidien algérien, ne déboucheront pas à nouveau, faute d'issues politiques pacifiques et démocratiques, sur des paroxysmes de bestialité.

Dans un sens, les jeunes qui découvrent par les récits et les hommages le courage de Alleg et de tous les hommes et femmes qui ont affronté et défié les bourreaux, sont d'une certaine façon mieux armés contre les scepticismes et les découragements ambiants. Ils découvrent un personnage et un comportement qui les rassurent, leur rend confiance dans la générosité et la grandeur du genre humain, discrédité à leurs yeux par les trafiquants de la politique.

Il reste cependant pour tous à mieux comprendre que le courage ne se limite pas à la résistance physique et morale. Il est l'expression et le prolongement d'un socle de courage politique, édifié dans l'engagement civique et militant. Il est forgé par les lourdes exigences de la mobilisation pour isoler les tortionnaires et leurs commanditaires politiques avant qu'ils ne sévissent et qu'ils ne puissent imposer leur loi à une société terrorisée. C'est le mérite de Henri Alleg de s'y être employé toute sa vie, c'est le message principal qu'il laisse à la jeunesse du nouveau siècle.

Au cœur des performances d'Alger républicain de son époque

L'un des secrets du succès d'Alger républicain dans les deux périodes où Alleg fut le pilier central de sa direction et de sa rédaction (1950-55 et 1962-65) tient dans une raison simple. Elle compensait l'insigne faiblesse des moyens matériels et financiers, par la solidarité populaire qui en a fait chaque fois le premier quotidien national par l'audience et la confiance de ses lecteurs, dont chaque enfant scolarisé faisait lecture à ses parents et son entourage peu lettrés.

Le secret résidait dans la conjonction souhaitable, mais non évidente ou facile à réaliser, entre deux exigences simultanées chez le militant engagé dans les affrontements sans merci contre l'oppression et l'exploitation. D'un côté comme être humain, Alleg était d'une sensibilité aiguë aux souffrances, à la soif de dignité de ses congénères, qu'ils s'appellent Youssef ou Joseph, en Algérie ou ailleurs. Dans le même mouvement d'indignation et comme acteur politique, il comprenait et déjouait plus que quiconque les mécanismes du comportement diviseur des cercles colonialistes et impérialistes, ou de leurs émules « nationaux ». La division était la seule chance pour eux de pérenniser l'injustice du joug colonial ou des dictatures postcoloniales.

Pour lui, la sensibilité sociale aiguë et l'attachement aux valeurs culturelles nationales qui nourrissaient son patriotisme algérien allaient de pair avec la rationalité universaliste et l'internationalisme sans concession. Dès qu'ils étaient mis en œuvre ensemble, l'un et l'autre de ces volets se renforçaient mutuellement. Pour ces deux raisons, Henri « Hamritou », bien que né hors d'Algérie, faisait partie des élites algériennes les plus proches de leur peuple. Il en était plus proche, grâce à sa vision sociale et internationaliste, jusqu'au sacrifice, que ne prétendaient l'être ceux pour qui le nationalisme populiste était aussi ou surtout un placement, une opportunité à saisir pour faire de leur peuple en mouvement un marchepied vers les prérogatives présentes et futures du pouvoir. Henri, quand il lisait pour le chauffeur que lui avait affecté le parti FLN, les panneaux de circulation en arabe qui venaient brusquement de remplacer les panneaux en français, était beaucoup plus proche de son peuple que les bureaucrates qui avaient commis cette mesure précipitée, sans travail de formation ni respect de leurs administrés. Cette conception humaine et politique du rapport à son peuple inspirait le responsable communiste résolu qu'était Alleg. Elle explique pourquoi il est parvenu le plus souvent avec les équipes rédactionnelles de son époque, à conjuguer sans « takkabour » (esprit de supériorité) la fermeté de l'engagement patriotique et de classe avec l'ouverture, l'empathie et l'écoute envers la société, les simples gens, les couches laborieuses, les citoyens et citoyennes aux aspirations saines et ordinaires, dans la diversité de leurs courants de progrès et de leurs sensibilités culturelles.

Pour lui, la fermeté et l'ouverture étaient deux qualités complémentaires, que souvent des patriotes et militants sincères ont opposées et caricaturées, en basculant à des degrés divers soit vers le dogmatisme autoritaire et sectaire, soit vers des alignements opportunistes sur les pouvoirs en place. Évitant et combattant ces deux écueils, Alger républicain était devenu naturellement l'espace attractif vers lequel se tournaient les ouvriers, paysans, intellectuels et artistes en lutte ou les détenus nationalistes de l'OS qui comme Abane Ramdane remerciaient du fond de leur prison le journal pour ses appels à la solidarité active envers leur grève de la faim.

J'illustrerai plus tard le talent et les efforts persévérants d'Henri, pour articuler ces deux orientations aussi précieuses que non contradictoires durant son parcours algérien. Il a de façon soutenue encouragé l'esprit d'initiative individuelle et collective, de rigueur morale, de respect de ses vis-à-vis quel que soit leur « rang ». Ce comportement est seul générateur de confiance et de dynamisme unitaire entre acteurs, qu'ils soient individuels ou partenaires sociaux et nationaux collectifs. Là est le secret principal de l'impact historique d'Alger républicain dans ses deux époques les plus fastes, contrastant avec son déclin ultérieur, dans des conditions nouvelles, certes plus complexes.

Le contexte inédit à partir des années 1990 méritait précisément la continuité dans les meilleures traditions, le déploiement d'une maîtrise dialectique encore plus grande aussi bien envers les contradictions internes et internationales qui avaient surgi, qu'envers les potentialités nouvelles en matière de mobilisation et d'alliances. Faute de quoi, ce quotidien est malgré lui apparu à une opinion désorientée, non comme le défenseur autonome, qu'il avait toujours été, des larges intérêts nationaux, démocratiques et sociaux d'une Algérie gravement frappée par les rivalités de pouvoir, mais comme le représentant d'une secte qui face aux pressions n'a pas su et pu préserver le rôle éclairant et rassembleur qui fit sa force et son prestige passés.

Ce n'est pas le lieu ici - ce sera fait plus tard, avec si possible la coopération souhaitable des acteurs encore présents - de décrire de façon précise, constructive et sereine, les mécanismes par lesquels le quotidien prestigieux a décliné contrairement aux attentes après la « libéralisation » enfin arrachée de la presse de 1989. Tout n'est pas imputable à l'acharnement diversifié des forces et services de sécurité pour qui un tel quotidien était un opposant redouté en raison de son audience populaire et sociale vérifiée dans le passé. Lorsque le quotidien a reparu après une interdiction d'un quart de siècle, la relève dirigeante et rédactionnelle a échoué alors qu'elle avait pourtant fait déjà un large consensus et même un début d'application. Le responsable de nouvelle génération mis en place avec d'autres militants expérimentés, avaient l'envergure et les qualités politiques et humaines similaires à celles déployées par Henri Alleg lui-même devenu la cible de calomnies sournoises le taxant « d'archaïsme ». Leur compétence, leur tact, leur esprit unitaire reconnus à travers les tâches délicates des années clandestines, leur rejet des flatteries, des intimidations et des intrigues s'ajoutaient à leur bonne maîtrise des problèmes sociaux et idéologiques émergents de la société et de la jeunesse algériennes. Leur mise en place a été interrompue et torpillée dans les semaines qui, après les élections municipales de juin 1990 ; ont suivi la campagne de dévoiement du PAGS pour le contraindre à s'aligner sur les secteurs du pouvoir qui travaillaient à aiguiser une grave fracture au sein de la société e de la nation. L'erreur dans la politique de promotion nécessaire des cadres du journal a été commise sous la pression d'un pouvoir hostile, puis aggravée par l'affaiblissement ou l'abandon de méthodes et comportements démocratiques qui avaient fait la force des équipes passées. Pour le journal, cela s'est traduit par une coupure sérieuse avec sa large base sociale potentielle dans un pays assoiffé de vérité, de clarté et de paix. Il se vérifie que l'avenir et la réussite d'un titre historique requièrent une continuité adaptée aux nouvelles conditions et la mise en œuvre des ressorts confirmés de ses succès passés.

Alleg, une des figures symboliques d'une tradition démocratique nationale

Alleg dans son parcours algérien fut conforté dans le sentiment de n'avoir pas été le seul à déployer son énergie vers des mobilisations unitaires à la hauteur des objectifs vitaux communs. D'autres, par delà leurs appartenances et structures politiques, par delà leurs horizons idéologiques respectifs, ont appelé comme lui à édifier les passerelles pour joindre les efforts, transcender sans se renier leurs sensibilités identitaires et idéologiques différentes. Afin que les tentations hégémonistes ne transforment pas leurs différences normales et légitimes en barrières trompeuses, en pièges néfastes pour l'action unie dont le pays avait besoin.

Alleg en marxiste convaincu, est dans notre histoire l'un des membres éminents d'une grande famille trans-partisane où se côtoient des figures emblématiques rassembleuses, étrangères aux tentations hégémonistes. Comme le cheikh Abdelhamid Benbadis, l'archevêque (puis cardinal) Étienne Duval (dit « Mohamed ») ou le chrétien progressiste  André Mandouze, ainsi que les prêtres ouvriers liés aux « théologies de la libération », ou encore le militant-élu MTLD Houari Souiyah d'Oranie ou l'UDMA Mohamed Bensalem, populaire correspondant d'Alger républicain à Djelfa-Laghouat, le leader syndical rassembleur Lakhdar Kaïdi, animateur de grèves historiques sous le régime colonial, l'intellectuel humaniste et chantre de l'amazighité culturelle Mouloud Mammeri , la femme de lettres et de culture judéo-berbéro-andalouse et moudjahida, Myriam Ben (Marilyse Benhaïm), tant d'autres ont tissé ensemble ou chacun de son côté, sans craindre la franche et loyale confrontation d'idées, la trame d'un élan unitaire aux différents niveaux de la scène politique.

Toutes et tous ont assumé dans la clarté leurs différences en valorisant les vertus de l'union à travers l'action, l'abnégation et les sacrifices partagés. Ils ont ressenti, alimenté et construit ensemble la conscience d'une identité humaine, sociale et progressiste commune qui transcende et rassemble en un faisceau offensif leurs idéaux respectifs, dans les voies patriotique, démocratique, sociale et internationaliste.

Le cheikh Larbi Tebessi avait résumé l'esprit de ce courant profond même dans ses aspects insuffisamment formalisés, quand en août 1951 il avait présidé le meeting inaugural du FADRL (Front algérien pour la défense et le respect des Libertés) qui regroupait tous les partis et associations nationales. Il déclara, sous un torrent d'applaudissements unanimes : « Ce Front ne demande à personne s'il est musulman, chrétien ou juif. Il ne lui demande que ceci : es-tu décidé à lutter pour le droit et à combattre pour la liberté ?... Nous ne faisons pas de différence entre Algériens de naissance et de cœur. Nous ne faisons pas de différence entre Fatima et Marie. » On comprend pourquoi les colonialistes ont assassiné en lui en 1956, comme ils l'auraient fait pour Henri s'ils l'avaient pu, le rêve d'une Algérie qui aurait été avant l'Afrique du Sud l'initiatrice d'une ère nouvelle de transition vers la liberté et la fraternité humaines.

S'agit-il aujourd'hui d'une problématique périmée, du seul fait qu'on ne peut pas refaire l'Histoire ? Je pense au contraire que pour l'Histoire à venir, elle est plus que jamais à l'ordre du jour, à une échelle plus vaste dans une planète agressée massivement par des dangers grandissants. Repérer ensemble les réels enjeux d'intérêts stratégiques et économiques occultés par les appels intégristes aux affrontements bellicistes est devenu encore plus vital pour les habitants du monde, quelle que soit la couleur de leur peau, leur langue, la divinité, la confession ou la philosophie en lesquelles ils se reconnaissent.

Nous sommes malheureusement à l'heure où les ennemis de toujours suscitent avec succès des affrontements aussi sauvages qu'absurdes à l'échelle transcontinentale, non seulement entre musulmans et non-musulmans, mais aussi et surtout entre acteurs se réclamant tous de l'islam. Survivre ou non à ces périls signifie avant tout rester ou non les jouets des aveuglements suicidaires.

Trois décennies de la montée en force du néolibéralisme mondialisé mettent de plus en plus en lumière la vanité et le danger des approches métaphysiques. Elles tendent à opposer dans leur globalité les courants dits « laïques » aux courants qualifiés d'islamistes. Pour Henri comme pour tous les partisans d'une vision philosophique matérialiste de l'Histoire, le clivage réel et fondamental traverse les courants d'inspiration culturalistes sans exception. Ce clivage oppose de façon existentielle les partisans de l'indépendance, de l'égalité et de la justice sociale aux forces de la réaction néolibérale mondiale et à ses valets et émules sous- développés.

Les deux camps fondamentaux sont présents autant chez ceux qui se réclament du « laïcisme » que de « l'islamisme » ou d'autres « ismes ». La position de principe des partisans de la démocratie souverainiste et sociale est de ne pas se tromper de cible, de peuple et de combat. Elle est de défendre leur autonomie de pensée et d'organisation contre les hégémonismes et fondamentalismes laïcs ou religieux, qui instrumentalisent la confusion. Il s'agit d'être corps et âme aux côtés et au sein de la société opprimée, exploitée, cherchant les voies de sa libération.

Le parcours de Henri Alleg, de ses camarades et amis dans le mouvement national illustre bien ce choix. Il a été celui de la lutte positive et unitaire contre aussi bien l'arbitraire sauvage des oppresseurs que contre les aveuglements chauvins et les replis sectaires des opprimés. C'est pourquoi son nom est si honoré dans le monde. C'est pourquoi aussi, en attendant de revenir plus tard sur la portée et les aléas des idéaux rassembleurs que nous a légués Henri, je soumets aux lecteurs quelques épisodes de son parcours algérien.

Ils figuraient dans la lettre que je lui adressai en 2005 à l'occasion de la présentation de son ouvrage « Mémoire algérienne » à la fête de l'Huma, à laquelle je ne pus malheureusement assister. Ce témoignage provisoire gagnera à être complété, il me semble déjà aujourd'hui significatif.