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mardi, mars 03, 2020

Hirak en Algérie - L’invention d’un soulèvement

Couverture
Juste un an après le déclenchement d’un mouvement social sans précédent en Algérie, le livre intitulé Hirak en Algérie. L’invention d’un soulèvement est sorti en librairie le 21 février 2020. Publié aux éditions Hazan - La Fabrique, il est dirigé par Omar Benderra, François Gèze, Rafik Lebdjaoui et Salima Mellah. Nous publions ici sa présentation par l’éditeur, la table des matières et un lien vers le résumé des chapitres sur le site de l’association Algeria-Watch à l’origine de ce livre. Ainsi que de larges extraits de l’un de ceux-ci : le texte de Hassina Mechaï : « Le résurgence de la mémoire de la lutte contre le colonialisme français ».

À partir du 22 février 2019, des millions d’Algériens ont occupé des mois durant, chaque vendredi, les villes du pays pour réclamer le départ du régime. Ce hirak (mouvement) est sans précédent historique : on n’a jamais vu la majorité de la population d’un pays manifester ainsi pacifiquement pendant des mois pour exiger une authentique démocratie.

Réunissant des contributions de journalistes et professionnels algériens ayant participé au mouvement, ainsi que celles de spécialistes du pays, algériens et français, ce livre rend compte de cette extraordinaire ébullition. Il montre en quoi les mots d’ordre du hirak ont révélé la remarquable lucidité du peuple : ils disent comment le régime est dirigé par une coupole mafieuse, réunissant autour du partage des circuits de corruption les chefs de l’armée et de la police politique, cachés derrière une façade politique civile sans aucune autonomie.

Après avoir rappelé les raisons profondes du soulèvement, les auteurs restituent ses multiples facettes, l’inventivité et l’humour des manifestants et manifestantes, la place essentielle des jeunes et des femmes ou la revendication centrale de parachever la libération nationale de 1962. Sans négliger le rôle de la presse et des réseaux sociaux, ni les réactions à la répression policière. Analysant enfin les effets du hirak au sein du pouvoir, ainsi que les réactions des grandes puissances, cet ouvrage apporte des clés essentielles pour comprendre l’un des plus puissants mouvements sociaux de l’histoire moderne.

Avec les contributions de Zineb Azouz, Houari Barti, Abdelghani Badi, Omar Benderra, Amine Bendjoudi, Hocine Dziri, José Garçon, François Gèze, Hadj Ghermoul, Rafik Lebdjaoui, Hocine Malti, Hassina Mechaï, Mohamed Mehdi, Salima Mellah, Ahmed Selmane, Habib Souaïdia.


Pour aller plus loin :
Un an de hirak en Algérie : la résurgence de la mémoire de la lutte pour l’indépendance





jeudi, mars 07, 2019

Sadek Hadjeres : 8 mars 2019 et Le génie d'un peuple en marche


Sadek Hadjeres
Mai 1945, Novembre 1954, Décembre 1960, Juillet 1962, Avril 1980, Octobre 1988, et désormais Février/Mars 2019. Sans remonter aux héroïques actes de résistance du 19ème siècle, la filiation entre les moments fondateurs de la Nation algérienne est là.

Les contempteurs du Peuple avec une majuscule, ceux qui le dénigraient, le traitant tour à tour de populace – ghachi-, d’avachi et de résigné. Ceux qui ont douté de lui et lui ont dénié un destin collectif. Ceux qui l’ont infantilisé, divisé, détourné et tenté de l’avilir. Ceux qui persistent dans le mépris au point de vouloir perpétuer un système vomi en lui proposant un cadre en guise de guide. Ceux- la qui par une énième manœuvre ont cru pouvoir l’abuser. Eh bien tous en sont pour leurs frais ! 

Au soir de ma vie, l’intervention immense de ce peuple, mon peuple, me procure un immense bonheur et me donne l’occasion de le saluer et de lui rendre hommage pour ce qu'il fait et pour ce qu’il est : le continuateur des glorieuses luttes d’émancipation passées, le prolongateur de l’action de toutes celles et tous ceux qui sont tombés afin que notre grand pays puisse avoir le bel avenir qu’il mérite. Celui d’une Nation digne et debout qui accueille et protège ses membres contre la voracité des appétits déchaînés tant « algériens » qu'étrangers.

Voilà donc que les Algériens administrent au régime honni et à ses suppôts étrangers la démonstration de sa maturité citoyenne et civique. Cette belle jeunesse qui défile et manifeste pacifiquement, civilisée et optimiste, nous oblige et nous dit la préfiguration de l’avenir qu'elle souhaite.

Les plus âgés les accompagnent et partagent les mêmes espoirs.

L’élan populaire qui secoue l’Algérie et stupéfait les opinions internationales a pris de court la classe prédatrice « bouteflikienne » et ses mentors marionnettistes qui tirent les ficelles. Ce ne sont pas les déclarations de dernière minute de Trump, Macron ou de l’Union européenne qui pourraient tromper le peuple algérien. Celui-ci sait que les représentants de l’oligarchie financière mondialisée ont soutenu, soutiennent et soutiendront toujours les valets qui servent leurs intérêts. Autrement, il leur était aisé de dénoncer le blanchiment par nos satrapes des milliards volés à la Nation dans des acquisitions immobilières somptueuses et dans le remplissage des comptes bancaires par de l’argent sale. Il leur était pourtant facile, comme le font actuellement les gouvernements américain et occidentaux envers les russes, les iraniens ou les vénézuéliens qu'ils déclarent « non grata », d’interdire à nos ploutocrates en tous genres l’accès de leur pays et de geler leurs avoirs.

Bien au contraire, ils leur délivrent cartes de séjour et passeports sans jamais enquêter sur l’origine des fonds investis ou détenus. Les règles comptables comme l’existence d’organismes tels que TRACFIN permettent d’identifier les flux immédiatement. Pourquoi le feraient-ils du reste puisqu'ils en connaissent l’origine. A savoir les pots de vins qu'ils leur versent en contrepartie du bradage de pans entiers de notre économie nationale.

L’ultime tentative de leurs « cabinets noirs » d’ourdir dans la précipitation un nouveau plan afin de gagner du temps pour tenter de sauver ce qui peut l’être de leur point de vue en retardant leur déconfiture d’une année ne devait qu'échouer. D’autant qu'ils comptaient mettre à profit ce délai supplémentaire afin d’achever l’exécution de la feuille de route que l’oligarchie financière mondialisée leur a dictée, à savoir liquider ce qui reste encore d’autonomie et de propriété nationale, par la réduction de la fiscalité pétrolière, la privatisation de Sonelgaz, d’Air Algérie/Air Tassili, des Chemins de Fers et de la distribution d’eau etc … et par la destruction totale des protections sociales et du code du travail. Singeant en cela ce qui se fait dans les pays capitalistes dominants. Ce faisant, ils utiliseraient ce répit pour perpétuer leur domination directe et indirecte, leur pillage systématique, mais surtout ils mettraient à profit ce temps gagné pour verrouiller par des mesures irréversibles leur emprise sur l’ensemble du pays.

Cette manœuvre grossière n’a trompé personne. Les Algériennes et les Algériens qui ne participent pas à l’entreprise de pillage l’ont vécue comme une provocation. Une de plus qui n’a eu comme conséquence que de provoquer un surcroît d’indignation, un renforcement et un élargissement de la mobilisation populaire et de cercles et personnalités politiques enclins jusque-là à nourrir des illusions.

Comment conjurer les dangers qui peuvent advenir ?
Le Peuple en alerte nous administre par son action quotidienne les leçons qui conviennent :

- la paix, le calme et la force dans la sérénité
- la vigilance aiguisée
- l’union dans la diversité des origines géographiques, linguistiques, d’appartenance idéologique et de croyance 
- et enfin, mais ce n’est pas la moindre, la mixité.

Jusque-là, An-nidham, le Régime et ses mentors impérialistes, s’évertuaient à semer les ferments de l’atomisation de la société voire du pays. Le Pouvoir savait de quoi il parlait quand il évoquait la « main étrangère » puisqu'il lui indiquait où frapper. Rompu aux manœuvres de division et de diversion depuis des décennies avec malheureusement un certain succès, il n’a pas vu, cette fois, venir la magistrale gifle assénée par le mouvement patriotique, démocratique et social des larges masses populaires. En quelques jours, ce qui couvait depuis des années leur a explosé à la figure.

D’ores et déjà, il est possible d’affirmer que le Peuple a déjoué ces premiers pièges et qu’il enregistre ses premiers succès depuis qu’il a emprunté fermement la voie pacifique et l’unité d’action autour des intérêts communs et supérieurs du pays, rejetant les divisions et manipulations à caractère idéologique, confessionnel, linguistique, régional et autres.

Cette vigilance collective doit être renforcée et étendue. Bien que sévèrement ébranlé, le Régime et ses suppôts extérieurs ne lâcheront prise et leurs menaces ne seront définitivement neutralisées qu'à la condition de s’appuyer sur une meilleure information et une plus grande conscience des dangers et des enjeux réels. Il n’abdiquera pas sans résister. Sa volonté d’organiser la lutte de tous contre tous, malgré ses affirmations, demeure intacte.
Les aspirations et les sentiments légitimes et sacrés de patriotisme, de liberté, de dignité, de justice sociale, de soif de bien-être et d’épanouissement culturel ne se discutent pas ni ne se négocient. Ils sont les fondations sur lesquelles il faut et il est possible de reconstruire.

Toutefois l’effort doit aussi porter au-delà.
Ce vendredi 8 Mars offre une nouvelle occasion d’élever la qualité grandissante du niveau de conscience de nos compatriotes, qualité qui est la caractéristique de ce mouvement de libération politique, économique, social et culturel actuel.
Trois grandes convergences nationales et populaires peuvent contribuer à donner à cette journée mémorable de l’Union et du « Soumoud » une ampleur inégalée pour l’avenir.

La première est l’union de toutes les composantes opposées à tout compromis avec le Régime.
Ni élection, Ni conférence nationale telle qu’avancée par le pouvoir !

La seconde concerne l’action en direction des travailleurs organisés aux côtés des agriculteurs, des paysans, des étudiants et des lycéens, des travailleurs isolés et des chômeurs, des membres des forces de sécurité et militaires autres que ceux du Pouvoir corrompu- ils sont des centaines de milliers qui ne vivent que de leur soldes ou de leurs traitements-, de militants sincères mais trompés de la base du FLN et de l’UGTA, notamment dans les campagnes, auxquels il convient d’ouvrir les yeux par une information véritable sur ce qui se joue actuellement. 

Isoler les dirigeants compromis et corrompus est le maître mot aujourd'hui. S’efforcer de faire le lien entre les difficultés de la vie quotidienne et les mesures économiques qui ont été prises ou qui risquent de l’être au cours de la période qui vient si la vigilance n’est pas à la hauteur. Les algériens éduqués et formés, les militants syndicaux, les économistes, les sociologues, les juristes sont désormais face à leurs responsabilités devant l’Histoire. Beaucoup trop de nos frères et camarades ont versé leur sang pour qu'aujourd'hui nous ne nous sentions pas concernés. Éclairer le Peuple sur les enjeux économiques et géostratégiques ne peut que renforcer la Vigilance et l’Union.

Plus que jamais le mot d’ordre « Penser Global et Agir Local » est d’actualité. Un exemple parmi mille. La bataille sans concessions de nos frères de Ain Salah contre l’exploitation du gaz de schiste.
Eux avaient compris de suite le danger mortifère de ce projet, la liquidation de la ressource vitale : l’eau. Leur mobilisation, face au rouleau compresseur du régime et à la répression qu'ils ont subie ne peut que forcer le respect. Cependant la mobilisation est restée circonscrite à leur seule région. Qu'en aurait-il été s’il y avait eu une campagne de dénonciation du régime- inféodé aux multinationales- et d’information de la population. Cette campagne aurait permis d’expliquer que Total, qui s’est vu interdire l’exploitation du gaz de schiste dans son pays par une loi votée par l’assemblée nationale française a pu le faire chez nous sans restriction. Moyennant quoi, les multinationales faisaient coup double : les vendeurs de systèmes de forage - américains- abaissaient en multipliant leur nombre leur prix de revient et réalisaient ainsi un surprofit, tandis que Total augmentait son volume d’extraction et donc ses profits. Question : lesquels parmi les kleptocrates algériens ont touché les pots de vin et à quel montant s’élèvent-ils ? Quel est le prix de la trahison ? Porter à la connaissance du plus grand nombre ce type d’information, contribue à élever les capacités de vigilance collective et de mobilisation.

Enfin, ce 8 mars est l’occasion exceptionnelle d’une reconnaissance encore plus importante du rôle irremplaçable tenu par nos femmes, nos sœurs et nos filles dans les luttes libératrices, dans les grandes avancées du peuple algérien dans tous les domaines. L’occasion de renouer avec une tradition séculaire, avec les grandes heures de la lutte d’émancipation, de Fadhma N’Soumeur à Hassiba Benbouali, et de toutes les autres héroïnes célèbres ou anonymes, citadines ou villageoises. Il s’agit de plus d’une grande moitié de notre population. Comment pourrait-il en être différemment dans ces heures historiques que vit notre Nation. Leur participation courageuse, sensible et intelligente aux grandes luttes actuelles sera certainement un des acquis les plus précieux de l’avancée démocratique en cours et une garantie de sa pérennité.

Vive la lutte patriotique du Peuple en mouvement pour une Algérie Libre et Souveraine, Démocratique et Sociale.

Sadek HADJERES
Socialgerie.net
6 mars 2019

lundi, juin 11, 2018

Algérie : Menaces sur la Kabylie Ne pas céder à la peur ! Protéger nos libertés ! Réhabiliter le débat pluriel !

Arezki Aït Larbi




Arezki Aït Larbi vient de publier une contribution remarquable dans le quotidien El-Watan du 11 juin 2018 à propos de la récente déclaration du président du MAK, mouvement pour l'autodétermination de la Kabylie, Ferhat Mehenni.
Lecture.



La dérive était prévisible ! En demandant à la Kabylie «d’accepter de bonne grâce et en toute conscience la mise sur pied d’un corps de contrainte», Ferhat Mehenni a déclenché un séisme de réprobations. Intervenant dans un contexte national, régional et international bien particulier, son «appel de Londres» aura eu toutefois le mérite de relancer le débat sur des questions fondamentales, otages jusque-là des agités du clavier chargés de polluer les réseaux sociaux. Avant même d’ouvrir ce débat, les miliciens de la pensée l’ont déjà enfermé dans un camp, avec ses barbelés, ses miradors, et ses gardiens.

Le choix est binaire : l’adhésion aveugle et inconditionnelle à la force «de contrainte» en gestation, ou les crachats déversés sur son promoteur. Malgré les apparences, ces deux options sont, en fin de compte, les deux faces d’une même pièce. En excitant les antagonismes jusqu’à la caricature, elles mènent vers un seul objectif : neutraliser la «capacité de nuisance» de la Kabylie, fut-ce au prix d’un grave dérapage.

Ni ange, ni démon ! Ferhat Mehenni n’est pas ce «prophète», ce «visionnaire» que ses partisans nous somment d’aduler. Il n’est pas non plus le «traître», le «fou», ou le «mercenaire» diabolisé par ses pourfendeurs qui appellent à sa lapidation. Ce militant politique au long cours a eu ses heures de gloire forgées dans la lutte pour un idéal auquel il a voué toute sa vie.

Pour les militants des années 80’, il était le porte-drapeau d’une génération qui a ébranlé, les mains nues, la dictature du parti unique. Au risque de donner une nouvelle crise d’urticaire aux analystes de bistrot, oui, il était le «meilleur d’entre nous», malgré les dérives en cours qui appellent plus à la réflexion et à la vigilance qu’à l’excommunication.

Si la passion est le carburant des luttes extrêmes, une «drogue» qui peut pousser jusqu’à l’ultime sacrifice pour défendre une valeur, une conviction, un projet ou même une crête, elle ne doit pas brider ce devoir de lucidité et la part de la raison, qui restent les ultimes remparts contre les aventures tragiques et les suicides collectifs.

Stratèges de comptoir

Dans cette période trouble de notre histoire tourmentée, il faut résister aux simplifications caricaturales et au confort du prêt-à-penser. Malgré les appels pressants au lynchage d’un homme qui a tout donné pour la cause des libertés, de la Kabylie, de l’Algérie, il incombe à ses anciens compagnons de lutte, comme aux jeunes militants du MAK, de protéger Ferhat Mehenni.

D’abord contre ses propres démons. Si, dans la phase historique actuelle, le projet indépendantiste peut paraître comme une diversion qui risque de virer au tragique, son expression démocratique est légitime dès lors qu’elle reste pacifique.

Il serait donc malvenu de donner quelque crédit, et encore moins de rejoindre la horde de hyènes qui bavent sur son visage, la meute qui tente de lui mordre les mollets, ou les «patriotes» gastriques qui éructent leur amour d’une Algérie fantasmée, qui ne trouve grâce à leurs yeux que dans la peau d’une vache à traire.

Pour toutes ces raisons, les agents infiltrés dans l’entourage du vieux militant pour tirer les ficelles à l’ombre de sa notoriété, doivent être démasqués. «Ministres» d’opérette, dont certains ont été exclus d’organisations antérieures en raison de leurs «fonctions» d’indics confirmés de la police politique, affairistes véreux nommés «ambassadeurs» qui ont fait fortune dans le commerce de la «libération du peuple kabyle», tous ces stratèges de comptoir rentrent curieusement en Algérie par le salon d’honneur de l’aéroport d’Alger, sans être inquiétés !

Au même moment, les jeunes militants du terroir, des étudiants pour la plupart, se font embarquer par la police pour avoir collé une affiche appelant à la commémoration du 20 Avril.

Et puisque la guerre de Libération nationale reste, pour ces faussaires avec ordre de mission, une référence symbolique dans ses travers les moins glorieux, imagine-t-on un ministre du GPRA/FLN se rendant à Paris pour animer un meeting pour l’indépendance de l’Algérie, et rejoindre Tunis en passant par le salon VIP d’Orly escorté par une escouade du SDECE, les services secrets français de l’époque ?...

La voie pacifique : Une frontière politique et morale

Au-delà des personnes, il reste l’essentiel : les enjeux politiques. Rappelons ici que le MAK a été créé dans la fureur de la répression du Printemps noir de 2001, à la veille de la marche du 14 juin, à Alger, au cours de laquelle des repris de justice étaient mobilisés pour jouer les agents provocateurs. Le soir, au journal de 20h de l’ENTV, un haut fonctionnaire du ministère de l’Intérieur félicitait ces mercenaires «qui ont défendu leur ville contre les envahisseurs venus de Kabylie».

Si tout projet politique est discutable, celui du MAK historique qui prônait l’autonomie avait un incontestable mérite. Alors que les manipulateurs de l’ombre excitaient le désespoir d’une jeunesse blessée pour la pousser vers des dérapages violents, Ferhat Mehenni et ses compagnons tentaient de canaliser sa colère en lui offrant un cadre de lutte ordonné, et surtout pacifique.

Malgré les divergences et les confrontations, parfois rudes, entre les différents courants politiques qui activent dans la région, et singulièrement à l’université, cette expression pacifique s’est imposée, depuis le Printemps berbère de 1980, comme une ligne rouge sang consensuelle qui a tracé la frontière — politique et morale — entre la légitimité des opinions même les plus outrancières, et le piège des aventures sanglantes, dont nombre de militants avaient fait les frais par le passé.

En violant ce consensus qui a évité, jusque-là, l’irréparable malgré les provocations récurrentes, en voulant s’imposer à la hussarde, comme une autorité de fait accompli qui va dicter sa loi aux citoyens et exercer une coercition dont il revendique, déjà, les exactions «inévitables», le GPK est devenu une milice liberticide. Contre la Kabylie. Contre les Kabyles.

Le marketing politique de cette sortie de route a été préparé depuis bien longtemps. Par un discours outrancier élaboré par des conspirateurs en cagoule, il vise à isoler la région rebelle de son environnement, la couper de la solidarité nationale, avant de la livrer au chaos. Un discours à la jonction de trois pôles agissants, aux intérêts en apparence divergents, mais qui se recoupent sur le même terrain des opérations : la Kabylie.

1- Pour le pouvoir algérien, il s’agit de neutraliser la région frondeuse, catalyseur potentiel d’une insurrection citoyenne nationale, même si le Grand soir semble peu probable à court terme. Dans le sérail, secoué par les soubresauts d’une interminable guerre de succession, la tentation est forte de reconstruire le consensus en invoquant une fois encore la traditionnelle «main étrangère, relayée par l’ennemi intérieur». Comme dans l’affaire de Cap Sigli, qui avait fait diversion pendant la lente agonie de Houari Boumediène en décembre 1978.

Dans un climat d’incertitude qui oscille entre 5e mandat et succession clanique, l’option d’une nouvelle répression sanglante serait d’autant plus légitime qu’elle aura été confortée par des concessions cosmétiques sur les revendications culturelles et identitaires portées par la Kabylie : statut de langue nationale et officielle «aussi» pour Tamazight, Yennayer jour férié, Académie berbère…

2- Pour le Makhzen marocain empêtré dans le bourbier du Sahara occidental depuis la Marche verte de 1973, l’occasion est inespérée de transformer un «problème de décolonisation» géré par l’ONU en conflit bilatéral avec l’Algérie.

Le soutien ostentatoire à la déstabilisation de la Kabylie est devenu un levier inespéré, une providentielle monnaie d’échange dans d’éventuelles négociations avec le pouvoir algérien : l’abandon du GPK contre celui du Polisario !

Une position opportuniste qui vire parfois au burlesque. Alors que l’ambassadeur marocain à l’ONU se faisait l’interprète d’une «Kabylie insurgée» en quête d’indépendance, la police royale réprimait violemment les manifestants pacifiques du Rif.

3- Pour les néo-conservateurs américains, qui ont redessiné la carte du Grand Moyen-Orient en faveur de leurs alliés, notamment Israël et l’Arabie Saoudite, une dissidence violente en Kabylie réprimée dans le sang serait le prétexte aux armées des «grandes démocraties» pour prendre pied en Algérie, rétablir la paix et protéger le pays des menaces terroristes qui harcèlent déjà ses frontières.

Comme en Irak, en Libye, au Yémen, et en Syrie. Après avoir subi, comme l’Algérie, les dictatures indigènes avec la complicité des anciennes puissances coloniales, ces pays sont plongés, et pour bien longtemps encore, dans un indescriptible chaos.

Alliances coupables

Ce scénario de l’apocalypse est loin d’être une vue de l’esprit, même si, à force de crier au loup de la «main étrangère» pour discréditer les mouvements sociaux, il a perdu toute crédibilité lorsque la menace, bien réelle, frappe à nos portes. Une analyse sommaire du discours belliqueux contre «l’Algérie coloniale» permet de révéler les dessous d’une agression préméditée. Elaborée par les officines spécialisées dans les coups tordus, il est relayé par les cagoulards qui hantent les réseaux sociaux, en se revendiquant, sans être démentis, du mouvement «souverainiste».

Objectif : la mise en quarantaine — au sens bactériologique — de la Kabylie en lutte, pour éviter la contagion citoyenne dans les régions «normalisées». Intolérance, misogynie, propos racistes, sympathie sans complexe pour les services secrets de puissances hostiles sont revendiquées avec une curieuse ostentation… Toutes les digues de l’intelligence, de la logique, de la raison et de la bienséance ont fini par sauter.

En France, la proximité d’extrémistes rejetés à la marge de la République est exhibée comme une prise de guerre qui va «conforter le combat de la Kabylie pour son indépendance». Comme l’extrême droite identitaire spécialisée dans la chasse au «bougnoule». Comme Eric Zemmour et les nostalgiques de l’Algérie française qui rêvent de reconquête. Comme Bernard-Henri Lévy, le très peu recommandable va-t-en guerre, devenu brusquement un «ami de la Kabylie».

Peut-on revendiquer décemment le soutien d’organisations fascisantes et d’individus sulfureux qui, eux, nous considèrent tout juste comme une force supplétive de leurs fantasmes, l’instrument docile de leurs manœuvres ? Le philosophe en représentation permanente, qui peine à avoir des idées novatrices, a pris la fâcheuse habitude de cultiver une image de dandy sur les ruines des pays qu’il a contribué à détruire.

Faut-il rappeler que lors du Printemps noir de 2001, BHL n’a pas eu un seul mot de compassion pour les 126 jeunes manifestants pacifiques, tombés sous les balles assassines des gendarmes. C’était l’époque où il était bien en cours dans le sérail algérien après avoir donné, quatre années auparavant, l’onction démocratique au régime et couvert de sa notoriété médiatique les dérives sécuritaires qui avaient terni la légitimité de la lutte antiterroriste.

Lorsque le chaos libyen dont il était l’artisan-théoricien s’était installé dans la durée, BHL avait déclaré, lors du dîner annuel du CRIF, l’organisation sioniste ultra que les juifs démocrates et progressistes n’ont cessé de dénoncer : «Je suis allé en Libye en tant que juif.

La disparition d’El Gueddafi, ennemi d’Israël, ne peut être que bénéfique, même si la démocratie n’est pas encore à l’ordre du jour dans ce pays». Faut-il donc se résoudre à voir, un jour, le même BHL, accompagné d’une meute de caméras, poser en bombant le torse dans les restes fumants de la forêt de Yakouren ?

Ou dans les ruines de Bgayet, la ville historique réduite à un amas de gravats ?
Si chaque militant, chaque mouvement politique est libre de ses amitiés, de ses alliances et de ses soutiens, ces errements ne sauraient engager la Kabylie, qui mérite mieux que le rôle de supplétif d’une opération contraire à ses aspirations.

L’exemple des Kurdes, qui ont combattu les barbares daechiens avec un courage peu commun, est encore d’une tragique actualité. L’on ne peut penser sans émotion à cette jeune femme, commandant d’un groupe de résistance qui, entre deux accrochages avec les légions de l’Etat islamique, donne le sein à son bébé.

Traquer la mort pour préserver la vie ! Peut-on oublier Barîn Kobanê, dont le courage a été chanté aussi bien par son peuple que dans les salons parisiens où l’on cause en régurgitant des relents de caviar ; lorsque la jeune combattante de 23 ans est suppliciée, torturée, découpée en morceaux par les troupes conquérantes du très «modéré» Erdogan, peu de «consciences morales» s’élèveront pour dénoncer la barbarie du Grand Turc.

Positionnements contre-nature

Est-ce un hasard ? Alors que l’arbitraire policier tend à se généraliser, alors que les procès pour délit d’opinion se multiplient, alors que les agressions liberticides ont atteint un niveau d’alerte qui soulève l’indignation unanime, alors qu’un embryon de résistance pacifique commence à prendre forme, on propose à la Kabylie de faire preuve de docilité pour se soumettre de bonne grâce à une force de «contrainte».

C’est-à-dire une autorité de fait accompli, dont la cible sera le citoyen kabyle, sommé de renoncer à ses libertés, mettre ses neurones au garde à vous, répudier son devoir de lucidité et accepter les exactions, qui s’annoncent déjà «inévitables», des néo-Pasdarans, véritable «Armée kabyle du salut».

Avec un pouvoir autoritaire plus enclin à la ruse et à la répression qu’à la négociation, le chemin est encore long pour concrétiser le rêve d’une société plurielle, dans le respect de toutes ses composantes ethniques, culturelles, linguistiques et religieuses. Est-il raisonnable pour autant de se tirer une balle dans la tête au milieu du gué ?

Le devoir de lucidité appelle, aujourd’hui plus que jamais, à la vigilance. Tout projet politique, du plus banal au plus farfelu, est légitime dès lors qu’il respecte le débat démocratique, loin des surenchères, des invectives et des intimidations. Qu’on ne s’y trompe pas ! Les rebelles Facebook qui, avec le courage qu’autorise l’anonymat, prônent la violence comme un raccourci pour accoucher l’histoire, les stratèges de bistrot qui glorifient le martyre et le sacrifice… des autres, sont rarement parmi les premiers à prendre le maquis.

S’il faut éviter de céder à la peur dans un contexte où tous les coups semblent permis, force est de reconnaître que l’hypothèse d’une provocation sanglante est loin d’être une vue de l’esprit. Le terrain de cette opération a été préparé depuis bien longtemps.

Par un positionnement contre-nature qui a ciblé les valeurs ancrées jusque-là en Kabylie, depuis l’Etoile nord-africaine jusqu’au Printemps d’avril 1980, les chargés de mission n’ont reculé devant aucune outrance pour cracher le venin de leurs commanditaires sur les héros qui ont façonné l’engagement de plusieurs générations de militants.

Outrage bien singulier à l’histoire, Abane Ramdane serait donc coupable d’avoir assassiné Bennaï Ouali, Amar Ould Hamouda et leurs compagnons berbéristes de 1949 ; Krim Belkacem serait l’artisan du traquenard qui a emporté Abane ; le «sanguinaire» Amirouche aurait décimé l’intelligentsia kabyle qui risquait de faire ombrage à ses ambitions de pouvoir ; Hocine Aït Ahmed se serait vendu aux islamistes pour le perchoir d’une Assemblée nationale dominée par les barbus.

Si nul révolutionnaire n’est exempt d’erreurs, parfois tragiques, il faut relever que dans ce procès en indignité instruit par des procureurs à gages, aucun baron du pouvoir, aucun corrompu du sérail, aucun tortionnaire n’a été convoqué dans le box des accusés.

Ce révisionnisme qui prolonge la crise de l’été 62 participe de la quête permanente de légitimité des vainqueurs venus des frontières, dont le palmarès guerrier se résume aux coups de feu contre les maquisards des Wilayas, et qui s’est soldé par des centaines de morts. A défaut de revendiquer quelque gloire acquise sur les champs de bataille, les planqués de l’extérieur qui ont pris le pays en otage depuis l’indépendance, tentent ainsi de salir ceux qui continuent à leur faire de l’ombre.

De la sous-traitance de cette régurgitation de l’histoire, les nouveaux commissaires politiques sont passés aux fatwas de l’intolérance. En distribuant des brevets de «kabylité» à ceux qui, par conviction, par lâcheté ou sur ordre de mission, sont devenus les chantres d’un suicide collectif, ils renvoient tous les autres dans les catacombes de l’indignité et de la trahison. Dans leurs vomissures prémâchées dans les officines où s’élaborent les conspirations déversées sur les réseaux sociaux, la Kabylie est réduite au rôle de rampe de lancement contre «l’Algérie», devenue un gros mot, une maladie honteuse.

L’autonomie régionale en marche

Face à toutes ces manœuvres, il est temps de distinguer les militants emportés par l’élan de leur enthousiaste sincérité, auxquels il faut tendre une main fraternelle, des mercenaires chargés d’organiser les dérives, qu’il faut isoler. Une seule riposte : protéger et élargir les espaces de liberté, promouvoir la pratique démocratique par le débat nécessairement pluriel où chaque militant, chaque citoyen aura sa place, à visage découvert, sans anathème, sans invective, sans intimidation.

Dans ce débat, les militants pacifiques du MAK ont toute leur place pour promouvoir et défendre leurs convictions, parmi d’autres militants, porteurs d’autres projets politiques, d’autres convictions.
De tout temps réfractaire à l’autorité qui tend à la brimer et à brider sa liberté, la Kabylie ne peut donc «accepter de se soumettre de bonne grâce» à celle d’un GPK replié sur les bords de la Seine, qui rappelle par bien des facettes une histoire récente.

Contrairement à son alter ego qui avait fui le pays en guerre pour revenir en conquérant une fois la paix retrouvée, ce nouveau clan d’Oujda-Montreuil autoproclamé pouvoir de fait accompli, s’essouffle à provoquer une guerre civile qui va lui donner quelque légitimité internationale, à défaut d’avoir le consentement du peuple kabyle qu’il prétend représenter.

Car, le retour vers les années de plomb, la tentation de réinventer le parti unique pour imposer «l’unité d’action et de pensée» de triste mémoire, ne peut engendrer que des affrontements fratricides. En se rêvant dans l’uniforme du général de Gaulle, Ferhat Mehenni risque de se réveiller avec la barbe de Messaâdia, au milieu des dégâts que son aventure ne manquera pas de provoquer.

Malgré tout, rien n’est perdu à jamais. Tout est encore possible. Dans un monde d’incertitudes qui ne pousse guère à l’optimisme, des citoyens sans grade, sans indemnités ni ordre de mission, ont fait le pari de ressusciter l’espoir. Contre les hordes salafistes envoyées à la conquête des villages de montagne pour traquer la paisible spiritualité ancestrale, et imposer l’intolérance d’une religion caricaturale, contre les manœuvres du pouvoir qui peine à normaliser la Kabylie insoumise, la force tranquille de l’autonomie régionale est en marche. Plus qu’un discours, plus qu’un projet, elle se construit concrètement, au quotidien.

Le «concours du village le plus propre» a fait tache d’huile. La démocratie participative est une réalité dans l’ancestrale Tajmaât mise à jour. Le développement durable n’est plus un fantasme de quelque écolo décalé avec une marguerite entre les dents ; chaque week-end, les «exilés» des villes retournent volontairement au village pour participer aux travaux d’intérêt collectif, à côté de ceux qui y sont restés, pour améliorer leur cadre de vie.

A Iguersafène, le comité du «village aux 99 martyrs» rasé par l’aviation coloniale peut annoncer avec cette fierté de ceux qui préfèrent les actes aux slogans : «à part l’électricité et le goudron fournis par l’Etat, tout le reste a été réalisé par les villageois». Le reste, ce sont des rues tracées au cordeau et d’une impeccable propreté. C’est une crèche et un jardin d’enfants. C’est une mosquée où l’on prêche la tolérance et le respect, et qui abrite, dans une harmonieuse cohabitation, le siège du très laïque comité de village.

C’est un centre culturel avec une bibliothèque bien fournie, et un musée dédié à la Révolution. C’est l’eau minérale captée des sources de montagnes et qui coule dans les robinets… D’autres villages comme Zoubga, Boumessaoud, Ath Waâvane, Tiferdout, et tant d’autres encore, moins connus mais tout aussi méritoires, ont réussi le pari d’une modernité décomplexée, bien ancrée dans les valeurs du terroir.

Le Festival Racont’Arts, cet espace itinérant de convivialité, d’échange et de partage qui, sans budget, avec des bouts de ficelle et beaucoup de bonne volonté, a acquis une renommée internationale. Les Cafés littéraire de Bgayet, de Bouzeguène, d’Aokas et de Sidi Aïch, pour ne citer que les plus médiatiques, ont essaimé un peu partout dans la région. Des bibliothèques publiques poussent dans des lieux parfois insolites : cafés maures, abribus, jardins publics, etc. Autant d’initiatives citoyennes autonomes qu’aucun pouvoir autoritaire, aucun «corps de contrainte» ne saura arrêter.

Cette Kabylie qui avance pour construire au jour le jour, pierre par pierre, l’avenir de ses enfants, a besoin de conforter une bien fragile paix civile et d’élargir le champ des libertés. Ceux qui ont connu la guerre d’indépendance, ceux qui ont vécu l’occupation militaire pendant l’insurrection du FFS de 1963/65, ceux qui ont accompagné le deuil des familles des victimes du Printemps noir de 2001, en connaissent la valeur pour la laisser hypothéquer par des coups de tête inconsidérés.

Si vous voulez que le sang coule…

Contraint à l’exil et coupé depuis quelques années des réalités du terrain qu’il ne connaît désormais qu’à travers des rapports frelatés, Ferhat Mehenni est entré dans une autre dimension. Ceux qui ont chanté Tizi Bwassa (l’hymne aux luttes passées, présentes et à venir), Tafsut n Tizi Wezzu (Le printemps de Tizi Ouzou), Nnif d lherma (honneur et dignité) du «troubadour» qui a porté les espoirs trahis de l’Algérie démocratique, de la Kabylie combattante, et de Tamazgha réconciliée avec son passé pour aller vers un avenir solidaire, sont sous le choc. Le «troubadour» flamboyant qui a servi, plus que tout autre, la cause de la liberté, semble aujourd’hui otage d’un GPK interlope, qui promet à la Kabylie des souffrances, du sang et des larmes pour une cause occulte.

Non, cher Ferhat, ne crache pas sur le passé pour justifier les dérives du présent, qui préparent un sombre avenir. C’est ce «troubadour» que tu traites aujourd’hui avec mépris qui a porté, haut et fort, les valeurs pour lesquelles tu as sacrifié une carrière qui aurait pu être «rentable», hypothéqué ta liberté dont tu as été si souvent privé, ignoré le confort de ta famille qui a longtemps vécu de la solidarité militante pendant que tu moisissais dans les cachots humides de Lambèse et les cellules de condamné à mort de Berrouaghia.

Au moment où la Kabylie risque de basculer dans l’inconnu, je t’invite à écouter la voix de ton cœur, dans l’intimité de ta conscience.
Je t’invite à penser aux jeunes militants du MAK qui t’adulent comme un prophète et dont l’enthousiasme risque de se fracasser contre l’impasse d’un combat douteux.

Pour les avoir vus, non sans une pointe d’admiration, chaque 20 avril, chaque 12 janvier, sur le terrain des luttes, j’ai pu mesurer leur engagement désintéressé, dans un climat politique pollué par les redditions et les plans de carrière. Malgré les erreurs compréhensibles d’une jeunesse qui aspire à s’affirmer, leur quête d’idéal pour façonner un désir d’avenir est un gage d’espoir.

N’avons-nous donc, toi comme tous les militants de notre génération, rien d’autre à leur offrir que le choix entre la course à la mangeoire d’un système que nous feignons encore de combattre avec plus ou moins de sincérité, et l’aventure hautement risquée, qui vise à entraîner la Kabylie dans le rôle indigne de supplétif, dans une guerre qui n’est pas la sienne ?

Je t’invite à avoir une pensée pour toutes les mères qui ont déjà pleuré un fils tombé à la fleur de l’âge, et à celles qui risquent de le faire si ton appel, suicidaire pour la région et tragique pour le pays, trouvait écho. Comme ta propre famille avec laquelle nous avons tous pleuré Améziane, l’aîné de tes enfants assassiné dans des circonstances troubles que la justice peine à élucider.

Je t’invite à mesurer l’ampleur du chaos qui menace la Kabylie, et dont tu risques d’être le vecteur consentant. Accepteras-tu de voir chaque village, chaque quartier, chaque rue, devenir le terrain d’affrontements fratricides ?
Je t’invite à écouter ces vers que le «troubadour» d’Imazighen Imula a chanté avec une conviction qui force, aujourd’hui encore, l’admiration et le respect :

Ma tebgham tazla idammen
I y idammen nwen kunwi
Zwiret akwen nwali
A syadi imeqranen
(Si vous voulez que le sang coule,
Et votre sang à vous,
Passez devant qu’on vous voit,
Vous, messieurs qu’on appelle grands).

Ce cri du cœur et de la raison que tu as porté comme une lanterne qui balisait la folie de nos rêves, les militants kabyles de plusieurs générations, dans la pluralité de leurs convictions, sont encore très nombreux à y croire. J’ose espérer que, malgré les apparences, ton verbe a dépassé ta pensée, et que tu ne l’as pas définitivement renié.


Arezki Aït Larbi, El-Watan du 11 juin 2018. 

mercredi, janvier 24, 2018

Anne-Sophie Stefanini : Nos années rouges

Couverture du livre

"Je me souviens de ce slogan écrit sur les murs de l’université à Paris et que je répétais toute la journée: « la poésie et la révolution». Je pourrais dire à cet homme qui me questionne : « Je suis venue à Alger pour la poésie et la révolution», mais c’est une profession de foi flatteuse
qui ne dit pas toute la folie de notre aventure."

Nos années rouges, Gallimard, Paris, 2017, p. 15


À Paris, Catherine s’est battue avec ses amis communistes pour l’indépendance algérienne. En septembre 1962, elle se rend à Alger. Elle veut enseigner, aider le gouvernement de Ben Bella à bâtir un pays libre. Elle est grisée par l’inconnu, cette vie loin des siens : elle explore la ville chaque jour, sûre qu’ici tout est possible. C’est le temps des promesses : Alger devient sa ville, celle de sa jeunesse, de toutes ses initiations.

En 1965, Catherine est arrêtée par la Sécurité militaire : le coup d’État de Boumediene chasse du pouvoir Ben Bella. Catherine et ses amis sont interrogés. En prison, face à celui qui l’accuse, elle se souvient de ses élans politiques et amoureux, de ce qu’elle a choisi et de ce qu’elle n’a pas voulu voir. Qui étaient vraiment ces «pieds-rouges» dont Catherine faisait partie? Quelle femme est-elle devenue?

Plus aller plus loin :

Exilé de soi-même, comte-rendu de Carmen Robertson

jeudi, juin 16, 2016

Les enfants de Gédéon de Geneviève Buono

Illustration de couverture:G. Buono
Publié dans une nouvelle édition chez Tangerine Nights, à Paris,  en 2015, Les enfants de Gédéon de Geneviève Buono ne laisse pas indifférent. Ce recueil de treize nouvelles et douze poèmes interstitiels, je viens de le lire avec une passion semblable à celle que nous procure un petit bijou de souvenirs.  

Que d’émotions ! 

Suis-je subjectif à ce point ? Dois-je parler froidement d’un livre ? Non, en littérature, on aime ou on n’aime pas. On doit dire ce que nous n'avons pas aimé et ce qui nous a fait vibrer. Et je dois affirmer que j’ai beaucoup apprécié ce recueil original mêlant nouvelles, récits, poésie et contes. Ces textes forment cependant un tout. Ils sont autant de haltes sur les lieux de la mémoire. Celle de l’Algérie. C’est une lecture toute subjective de ma part - mais quelle lecture ne l'est pas ? À chaque halte, je revois des visages et j’imagine d’autres que je n’ai pas connus. Mais je retrouve les lieux de mon enfance. Avec une certaine délicatesse, des mots justes.

Certaines nouvelles sont toutes en images : La passerelle, La Kabylie, Le vieux Gédéon, un de ces maîtres d’écoles que l’on connaissait autrefois, sévère et tout amour. C’est cette nouvelle qui donne son titre au recueil. Le vieux Gedéon est un personnage qui a réellement existé, qui a vécu en Algérie, épousé le rêve algérien de l’indépendance. L’été de Mélissa est tragique avec ce retour au passé récent  – et maintenant avec ce qui s’est passé à Paris !... Les trois contes enfin, sont emplis de sagesse kabyle. 

Je m’y retrouve. 

Les temps n’inquiète pas les héros s’inscrit dans un autre registre et me semble plus impersonnel. 

En somme, un beau petit livre qu’il m’ait été donné de lire en cette année 2016. 

mercredi, janvier 06, 2016

Lahouari Addi : Hocine Aït Ahmed, le militant infatigable de la démocratie

Lahouari Addi vient de publier dans Algeria Watch  une contribution courte, mais édifiante sur le parcours du regretté Hocine Aït-Ahmed, un des chefs historique du FLN algérien et militant des droits de l'Homme. Je la reproduis ici :


Hocine Aït Ahmed, l’un des neuf chefs historiques du FLN, est décédé mercredi 23 décembre dernier en Suisse à l’âge de 89 ans. Impliqué dès son jeune âge dans la lutte nationaliste, il adhère au Parti du Peuple Algérie (PPA) à 17 ans alors qu’il était lycéen. A 20 ans, il rédige pour la direction du parti le texte connu sous le nom « rapport Zeddine » qui esquisse la stratégie de la lutte armée. A la suite de ce rapport, le parti crée l’Organisation Secrète (OS) qu’il dirigera après la mort de Mohamed Belouizdad. Suite à la crise qui secoue le parti au début des années 1950, il appartiendra au courant populiste révolutionnaire qui créera le FLN et qui lancera l’insurrection le 1er Novembre 1954. En 1956, il est arrêté avec Ben Bella, Boudiaf, Khider et Lacheraf dans l’avion qui avait été mis à leur disposition par le roi Mohammed V et qui avait été détourné par l’armée de l’air française au-dessus de la méditerranée. Libéré lors du cessez-le-feu en mars 1962, il s’opposera en vain au renversement du Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA) par l’Etat-Major dirigé par le colonel Houari Boumédiène. Il sera élu député dans la nouvelle Assemblée Nationale, se faisant remarquer par ses prises de position en faveur d’un Etat de droit et d’élections pluralistes. Lorsque le tandem Boumédiène-Ben Bella imposera le système du pari unique, il organise en 1963 une dissidence armée qui se limitera à la Kabylie. Arrêté en 1964, il sera jugé et condamné à mort par le régime de Ben Bella. Il s’évadera de prison en 1966 et s’installera à l’étranger où il continue à diriger son parti, le FFS, dans la clandestinité.

A la suite des émeutes d’octobre 1988 qui mettront fin au système du parti unique, il rentre à Alger pour réorganiser son parti et le faire participer aux différentes élections. Face à la déferlante islamiste, il incarne l’espoir d’une démocratie ancrée dans les idéaux du mouvement national dont il est une des figures emblématiques. Il accepte le résultat des urnes même lorsque les élections sont remportées par les islamistes. C’est ainsi qu’il s’oppose à l’annulation du scrutin remporté par le FIS fin décembre 1991, et appelle à une marche historique le 2 janvier 1992 qui rassemble plus d’un million de personnes à Alger sous le slogan « ni Etat policier, ni Etat intégriste ». Cela n’empêche pas le coup d’Etat de janvier 1992 qui fera plonger le pays dans une violence meurtrière. En janvier 1995, il prendra part à la réunion de Rome à laquelle participent les partis qui ont eu des députés en décembre 1991 (FIS, FFS et FLN). Il apportera sa vision et son expérience dans la rédaction de la « Plate-Forme de sortie de crise », appelée « le contrat de Rome », rejeté par les chefs militaires opposés à l’idée de laisser la politique à des civils qu’ils ne choisissent pas. Malgré les pressions sur les militants de son parti, dont certains ont été assassinés dans des conditions non élucidées à ce jour, et malgré les campagnes de dénigrement dont il était quotidiennement l’objet, celui que le DRS appelait « le marabout de Lausanne » s’accroche à l’espoir d’un Etat civil dirigé par des élites représentatives élues par la population. Son parti présentera sa candidature au scrutin présidentiel d’avril 1999. Ayant été informé la veille que les chefs militaires avaient donné des instructions à l’administration pour truquer les élections en faveur de leur candidat, Abdelaziz Bouteflika, il se retire en refusant de légitimer par sa participation une élection dont le résultat avait été décidé à l’avance.

Profitant de sa maladie apparue en 2012, la police politique infiltre le FFS et suscite une crise au sein de la direction, ce qui affaiblit le parti qui perdra des cadres de grande valeur. Soumis à des pressions de la part du régime, celui-ci arrive à infléchir sa ligne politique en lui faisant accepter les élections truquées et la gestion policière du champ politique. Après avoir détourné le FFS de sa vocation de vrai parti d’opposition, le régime opère un hold-up sur la mémoire de Aït Ahmed en suscitant des articles de presse dithyrambiques sur lui, occultant son combat pour la démocratie. Dans son message de condoléances à la famille du défunt, le président Bouteflika ira jusqu’à écrire que Aït Ahmed s’était évadé de la prison française alors qu’il s’était évadé en 1966 de la prison à l’époque du colonel Boumédiène. Après l’avoir pourchassé de son vivant, le régime récupère sa mémoire en décrétant un deuil national de 8 jours pour mieux cacher ce pourquoi Aït Ahmed a combattu. Avec lui, l’Algérie a raté l’occasion de se donner comme Chef d’Etat un homme qui incarnait à la fois le nationalisme et l’idéal démocratique universel.

Lahouari Addi
Professeur à l’Institut d’Etudes Politiques de Lyon.


dimanche, janvier 03, 2016

Sadek Hadjeres : Hocine Aït Ahmed, le frère de lutte et les espoirs populaires

Sadek Hadjeres militant nationaliste algérien

Je publie ici, pour la pertinence du sujet, l'article de Sadek Hadjeres, paru dans le quotidien algérien El-Watan du 3 janvier 2016. 

Le soir de son décès, je l’ai dit à sa famille, aux dirigeants du (Parti du Front des forces socialistes) FFS et à l’opinion : le meilleur hommage à lui rendre est de faire fructifier dans un environnement national et mondial toujours plus difficile et complexe, ce qu'il a apporté à son peuple, les enseignements de son long parcours de luttes.

Je ne m’attarderai pas sur les événements, les actions et les valeurs que nous avons partagées, ensemble ou à distance, depuis notre patriotique et inoubliable « groupe PPA de Ben Aknoun » (année 1944-45). Au-delà des faits, déjà évoqués ou susceptibles de l’être plus tard, je voudrais m’en tenir à quelques points dans l’itinéraire de notre regretté l‘Hocine, que je crois essentiels pour l’avenir.
Son parcours d’homme et de militant a illustré hautement le parcours de ceux, innombrables et souvent anonymes, qui face aux épreuves et aux sacrifices, ont refusé la fatalité, le désespoir, l‘esprit de soumission ou les séductions et les compromissions de toutes sortes.

Une qualité précieuse et nécessaire quand un peuple, une nation, une société, décident de briser le cercle de leur humiliation matérielle et morale. Qualité de plus en plus majoritairement appréciée, qui explique pourquoi l’annonce du décès a soulevé une haute vague d’émotion et de respect populaire, en même temps qu’un concert de louanges venant de certains qui n’avaient cessé de le calomnier et déformer le sens de sa vie militante On dit bien chez nous : Ttoul hiatou, kan yechtaq themra ; ki mat, meddou lou 3ardjoun ». (Toute sa vie on lui refusait une datte ; à sa mort on lui en a offert tout un régime).

Cet hommage du vice à la vertu aura eu au moins un mérite : mettre en lumière la dimension nationale de l’homme politique attaché aux souffrances et au sort de son peuple. La nation s’est reconnue en lui, alors qu’on a voulu en vain réduire sa stature à celle du leader charismatique d’une seule région du pays. L’aveu tardif et opportuniste de certains, à des fins démagogiques, confirme à quel point l’expérience nationale et sociale des uns et des autres, a amené les gens de courants et d’obédiences multiples à un constat commun.
Les orientations défendues par Ait Ahmed depuis sa jeunesse se résument à la fidélité à la soif de liberté, de paix, de vérité et de justice sociale de ses compatriotes.

La peine et l’émotion des Algériens n’ont eu d’égale que leur indignation envers le gâchis immense occasionné depuis l’indépendance à la communauté nationale par l’ostracisme des pouvoirs en place à l’encontre des orientations de sauvegarde nationale que Ait Ahmed préconisait. C’est pourquoi de larges milieux patriotiques ont exprimé le sentiment d’une grande perte. Or, sa disparition physique, inscrite dans un destin biologique inexorable, ne serait une perte irréparable pour la nation et la société, que si le message et l’exemple de ce grand militant devaient rester sans relais ni lendemains à un moment crucial de notre Histoire.

Le décès de Da L’Hocine intervient dans un contexte algérien et international des plus graves. Jamais les coups déjà portés contre l’existence et l’intégrité des peuples et des Etats-nations du pourtour méditerranéen et de l’Afrique n’ont été aussi grands. Loin de décourager et d’affaiblir la portée du combat que Ait Ahmed a mené, ce contexte donne l’occasion d’un bilan historique collectif et mobilisateur. Il rend plus sensible le besoin des qualités humaines et politiques que le dirigeant défunt a déployées successivement dans le PPA, le FLN puis le FFS. Les hommages populaires, l’estime des élites et des cadres sérieux et soucieux des intérêts de la nation et de la société, donneront ainsi plus de force aux enseignements de son combat politique.

Ici, je ne décrirai pas les faits dans leur déroulement, ils sont de plus en plus connus. J’attirerai plutôt l’attention sur une thématique dont l’impact a eu à plusieurs reprises une grande importance et reste aujourd’hui d’une actualité brûlante, quant au choix des voies et moyens pour la solution des problèmes vitaux posés au pays.

Comment pour Ait Ahmed se sont présentées les relations entre les formes armées ou pacifiques du combat politique ? Pour lui, avant comme après l’indépendance, il s’agit d’interactions constantes, avec un impact positif ou négatif selon la façon appropriée ou non dont les acteurs sur le terrain conduisent les imbrications ou les successions de ces formes de lutte.

D’autres, involontairement ou consciemment (à des fins particulières), ne distinguent pas ce que ces phases ou formes de lutte ont à la fois de commun et de particulier. Ils n’arrivent pas à comprendre une chose basique : ce n’est pas un hasard si Ait Ahmed, à deux étapes de notre Histoire, a su mener ses luttes de deux façons qui à tort leur paraissent contradictoires. D’un côté il fut l’ardent révolutionnaire qui avec d’autres a inspiré en 1947 la création de l’OS, instrument préparatoire du futur combat armé. En même temps, il fut celui qui, pendant la tragédie nationale des années 90, appela à emprunter la voie pacifique et démocratique pour dépasser et mettre fin à la monstrueuse dérive antinationale.

Ce qu’il faut comprendre de ces deux orientations en apparence diamétralement opposées, c’est qu’elles ont en commun le souci de mobiliser pour la sauvegarde nationale, en s’appuyant sur l’effort de conscience et d’analyse politique, sur un esprit constructif de rassemblement, une volonté de comprendre le vécu et les aspirations de la base populaire.

Des hommes politiques comme Ait Ahmed, Abbane, Benmehidi, Mehri et tant d’autres l’ont bien compris. Est-ce que vont le comprendre (on peut en douter) les autorités qui, en proclamant les huit jours de deuil, ont mis unilatéralement en relief l’hommage mérité que la patrie doit aux pionniers et combattants de la guerre d’indépendance, tout en laissant dans l’ombre l’opposition pacifique au régime antidémocratique instauré après l’indépendance et les orientations constructives préconisée par les courants et forces démocratiques et de progrès ?

En fait, aux yeux de la plupart, le temps continue à démêler le vrai du faux. Face aux prises de conscience qui continuent, aucune piètre manœuvre ou dérobade bureaucratique ne pourra remplacer l’exigence d’un bilan critique sur les graves atteintes portées depuis l’indépendance aux évolutions pacifiques dont l’Algérie a profondément besoin.

Aucune larme de crocodile de ceux qui n’ont cessé de calomnier directement ou sournoisement l’engagement rassembleur du regretté Ait Ahmed, ne parviendra à faire oublier le caractère démocratique de son action d’opposant après l’indépendance. Aucune manœuvre politicienne ne pourra occulter le fait que pour lui, il s‘agit d’un refus global et de principe du régime et non d’une opposition manœuvrière à l’une ou l’autre des composantes des pouvoirs en place. Il n’est pas possible de dissocier le contenu des deux périodes d’avant et après l’indépendance.

Il n’est pas possible de vider la guerre de libération, « ath-thaoura -l- djazairiya », de sa vocation populaire, démocratique, sociale et anti-impérialiste, qui lui était assignée par les appels du 1er novembre 54, la Charte de la Soummam et le programme de Tripoli. L’attachement de Ait Ahmed à l’option pacifique et démocratique, était-il fondamental, exprimant sa forte conviction, ou était-il seulement tacticien et à géométrie variable pour des opportunités de pouvoir ? Il est possible de vérifier concrètement la nature et la continuité de cet attachement à l’occasion des moments cruciaux qui mettent à l’épreuve chaque acteur politique.

Un moment révélateur, s’ajoutant aux épisodes précédents de la crise meurtrière de l’été 1962, est à mon avis celui de sa claire et courageuse protestation contre l’interdiction du Parti Communiste Algérien dès novembre 1962, sous la présidence de Benbella. Il fut la seule personnalité à assumer cette position de principe, dans l’environnement trouble et plein de revirements opportunistes de cette période de l’automne 1962. Le président Ferhat Abbas lui-même, ne l’a pas fait, alors qu’il était probablement l’un de ceux qui mesuraient le grave précédent que constituait cette interdiction pour l’avenir du pays.

Ce n’est pas une forte sympathie pour le mouvement communiste algérien ou mondial qui inspirait ainsi Ait Ahmed. Comme l’indiquait sa déclaration, il a osé ce geste significatif parce que, à la différence de nombreux secteurs nationalistes anesthésiés par une guerre dévastatrice ou idéologiquement désorientés, il entrevoyait mieux la rupture qui s’était dessinée avec les engagements démocratiques et sociaux du 1er novembre 54.

Dans le paysage politique nouveau de fin 1962, où le « parti unique » n’était pas encore institutionnalisé, l’agression ouverte contre le PCA, suivie du coup de force contre le Congrès de l’UGTA deux mois plus tard, avait un sens : le PCA était alors, le seul parti existant à mettre en garde l’opinion contre les dangers du parti et de la pensée uniques. Il préconisait le débat et le large rassemblement dans l’action démocratique et pacifique des forces nationales dans leur diversité, autour des tâches urgentes d’édification.

Son interdiction aggravait l’orientation de la vie politique vers les voies néfastes des épreuves de force. Tout cela portait en germe les désastres des décennies suivantes, en dépit des perspectives fabuleuses qui pouvaient s’ouvrir pour l’Algérie si les personnalités, les forces et les courants qui avaient arraché l’indépendance s’étaient concertées et unies autour des taches communes vitales au lieu de sombrer dans les affrontements hégémonistes.

Par sa prise de position clairvoyante dès la première année de l’indépendance, Ait Ahmed anticipait déjà sur les positions qu’il défendra au cours des décennies suivantes. Selon moi, la solution pacifique des conflits d’intérêts ou d’orientation idéologiques et identitaires était déjà chez lui une position de principe et non un acte d’opposition conjoncturelle.

Sa conviction s’inscrira durablement dans les orientations qu’il prendra dans les décennies suivantes. Sa portée est générale, elle n’est pas atténuée par la parenthèse malheureuse de 1964 avec le faux-pas de la résistance par les armes, symétriquement et en riposte au système de violence et de domination instauré au cours de l’été 1962 par le coup de force militariste de l’état-major de l’ALN des frontières.

Comment expliquer - et sous l‘effet de quel élément du contexte confus du dernier trimestre de 1963 - Ait Ahmed fut amené avec ses compagnons et malgré ses convictions profondes, dans le piège et l’option de la militarisation de son opposition politique et démocratique ?
La militarisation de la résistance légitime à l’arbitraire était obsolète dans une Algérie devenue indépendante et dont la population éprouvée par sept ans de guerre aspirait intensément à la paix. Par surcroît, cette résistance armée était dangereusement localisée à une seule région du pays particulièrement vulnérable au risque politique (à l’échelle de toute l’Algérie) d’accusations de division nationale sur une base identitaire.

Pourtant les documents programmatiques qui avaient accompagné la fondation du FFS en septembre 1963 allaient dans le sens d’une grande bataille politique démocratique compatible avec des voies pacifiques à l’échelle nationale. Leur application sur le terrain, comme semble l’indiquer la fin du document fondateur du FFS, était confiée à la discrétion d’un organisme exécutif.

Faute de documents autorisés et accessibles, la question encore obscure et douloureuse à toutes les mouvances patriotiques et de progrès, ne commencera probablement à s’éclairer que par des témoignages et travaux de chercheurs historiens. Pour les nouvelles générations, une évaluation objective et nuancée réduira à néant les procès d’intention propagandistes visant à discréditer les positions de fond authentiquement démocratiques d’un leader national comme Ait Ahmed.

Il me parait certain, et les décennies suivantes l’ont confirmé, que ces évènements des années 60 auront grandement renforcé chez Ait Ahmed et le FFS, la conviction que seules les mobilisations dans les voies démocratiques et pacifiques répondent aux besoins du développement harmonieux, économique, culturel et dans tous les domaines de l’édification de l’Algérie post coloniale.

Cet enseignement précieux, le FFS avec Ait Ahmed est l’organisation partisane qui l’a de plus en plus intégré dans son patrimoine politique et idéologique à travers des épreuves difficiles à affronter dans un contexte algérien dominé par une forte culture de l’alignement sur les rapports de force armé, au détriment du rôle nécessaire du politique dans une voie démocratique.

En fait, cette question capitale a concerné et marqué de façon aiguë, positivement ou négativement, le parcours de toutes les mouvances politiques et idéologiques du pays dans le contexte d’aujourd’hui. Aucune formation politique, quelle que soit sa sensibilité idéologique ou identitaire, n’a échappé temporairement ou durablement au cours de l’après-indépendance, à la tentation d’instrumentaliser politiquement la force armée, que ce soit dans sa propre action ou dans ses orientations d’alliances de nature à entraîner le renoncement à son autonomie et ses principes fondateurs.

Cette tentation, héritée de certaines dérives et pratiques graves de la guerre d’indépendance, avait pourtant fait l’objet de mises en garde clairvoyantes durant la guerre d‘indépendance. On sait comment ont été sabordées certaines recommandations essentielles de la Charte de la Soummam, elles-mêmes inspirées de l’esprit hautement politique de l’appel historique du 1er novembre 54. Et, durant les décennies successives de l’indépendance, toutes les aventures sans exception, visant à substituer l’intervention armée à de saines et démocratiques compétitions ou rassemblements politiques, ont aggravé le sort des espoirs démocratiques et sociaux.

Le coup de force de l’été 1962 a inauguré ce cycle infernal, inspirant et acculant divers segments de l’opposition au recours aux mêmes mentalités et stratégies perverses. Par contre il est possible de constater que les seules avancées dans les espoirs et dans l’édification nationale depuis 1962, se sont produites dans les moments où ont progressé dans l’Algérie profonde l’implication active, la participation consciente de la société et les mobilisations démocratiques, respectueuses de l’autonomie de toutes les instances partisanes et du mouvement associatif.

Des moments où a progressé dans les esprits le besoin de consensus positifs et mobilisateurs, c’est-à-dire répondant véritablement à l’intérêt commun de l’Algérie saine et majoritaire, à l’exception des couches prédatrices, celles des fauteurs d’arbitraire et des inféodés à l’impérialisme. Est-il possible à l’Algérie de vivre encore des avancées beaucoup plus sûres et massives alors que de graves périls se sont accumulés sur la nation et la société ? Apparemment, nous en sommes encore loin, quand on observe la scène politique d’aujourd’hui, le cynisme et la vulgarité avec laquelle les représentants des cercles dirigeants s’expriment et gèrent les affaires du pays, le mépris dans lequel ils tiennent leurs concitoyens en écrasant impitoyablement leurs intérêts sociaux et toutes leurs aspirations légitimes.

Mais en même temps cet état des lieux explique pourquoi à l’occasion du décès et des obsèques d’un héros national de la démocratie, un autre modèle de pratique politique est mieux apparu à la société en quête de gestion digne, propre et responsable des intérêts et des affaires du pays. Des raisons de ne pas désespérer apparaissent. L’espoir est devenu beaucoup plus fondé, quoique confronté aux plus grandes difficultés, à l’exemple de l’itinéraire semé d’obstacles et de dangers de Hocine Ait Ahmed.

Depuis qu’il n’est plus présent physiquement parmi ce peuple qu'il aimait, les idées et l’exemple de ce grand dirigeant exercent une attraction encore plus grande, tant ils incarnent ce à quoi aspire le citoyen. C’est dire à quel point s’impose un devoir que Ait Ahmed considérait comme l’atout majeur du projet national, démocratique, social et culturel : faire converger l’action avec l’élévation de la conscience politique !. Après l’émotion et la grande ferveur, vient pour tous le moment de la réflexion et de la mobilisation Tu es toujours présent avec nous, L’Hocine !

Sadek Hadjeres




samedi, novembre 15, 2014

Rabah Bouberras : le cinéma algérien n'existe plus !


La documentation cinématographique algérienne est indigente. Aussi, « Les fenêtres grand ouvertes, entretiens avec Rabah Bouberras » de Mouloud Belabdi a-t-il toute son importance.

Ce « document » (de référence!) qui vient de paraître aux éditions BEROAF (Montréal) nous présente un cinéaste algérien, contraint, comme beaucoup de ses pairs, à l’exil, un passionné du septième art, un homme amoureux de son métier. Mais c'est aussi un professionnel terriblement déçu par la trajectoire prise par le cinéma algérien, aujourd’hui moribond.

« Les Fenêtres grand ouvertes » est aussi un vieux rêve du cinéphile qu'est Mouloud Belabdi, ancien journalise à la Chaîne 3. Faute d'avoir eu le temps de réaliser un vieux projet, le bilan du cinéma algérien, Belabdi donne la parole à son ami Bouberras au détour de multiples virées dans la belle métropole Montréal où les deux passionnés sont installés.

Avec Rabah Bouberras, le temps de souvenirs, d'anecdotes et de digressions, le lecteur et surtout le cinéphile sont transportés dans une ambiance que les nostalgiques de la cinémathèque algérienne des années 70 et 80 n'auront aucun mal à se remémorer et que, sans nul doute, ils regrettent aujourd'hui.

L’auteur fait parler Bouberras de lui-même, de sa passion et de son parcours. Le réalisateur de Sombrero, de Sahara blues et de Vague après vague, revient ainsi sur ses premiers pas dans le métier et sur son passage à la RTA avant son départ pour l'Institut de cinéma de Moscou (VGIK). Un rêve pour le jeune lycéen et cinéphile qui se réalisait et lui ouvrait les voies de la création cinématographique.

Mais il parle aussi de cet adolescent et d’un «coup de foudre» pour cet art : « Ma passion pour le cinéma est née d’un coup de foudre pour un film, plus précisément pour un plan de ce film que j’ai vu un dimanche de l’été 1966 à la salle Le Français de la Cinémathèque algérienne. »

Ce film est Cléo de cinq à sept d'Agnès Varda , cinéaste qu’il rencontrera, d’ailleurs, trente-neuf ans après à Montréal et à laquelle il confiera comment, adolescent. il a rencontré sa...passion.

C’est le cœur gros que Bouberras évoque la situation actuelle du cinéma algérien. Pour lui, « le cinéma algérien n’existe plus » et d’argumenter : « non seulement maintenant on ne fait plus rien (...) et tout ce qui a été créé est en train d’être perdu (…) Si je voulais faire un travail sur le cinéma algérien, je ne pourrais pas voir des films comme Noua, L’incendie, La nuit a peur du soleil, Une si jeune paix… »

Le cinéma algérien n’existe plus. Pourtant, des Algériens réalisent des films et rencontrent le succès. C’est le cas entre autres de Rachid Bouchareb, de Nadir Mokhnache ou encore de Merzak Allouache. Alors? Niet ! répond Rabah Bouberras :"leurs films sont des films français (…) ce sont des réalisateurs de talent. Mais sincèrement, j’ai de la difficulté à classer leurs films comme des œuvres algériennes. Ce ne sont pas des produits algériens, ils ne sont pas destinés au public algérien.’’

C’est quoi au fait un film algérien? Ceux qui auront la chance d’aller jusqu’au bout de la bobine ‘’Fenêtres grand ouvertes… ’’ auront sûrement une réponse.

Mouloud Belabdi est également l’auteur de Mandala (Éditions Fennec –Algérie, 1994), Intensément la vie- Cycles et Chant de la douleur et de l’espérance algérienne (Fondation littéraire Fleur de Lys, Lévis (Québec, 2005).
 
A-Kader Rahli*
 
* Ancien journaliste à l’agence de presse APS, il a été rédacteur en chef de l’Est républicain. Il collabore à diverses publications en Algérie et au Canada.
** L'article est paru dans le huffington post algerie en date du 14 novembre 2014.